Sainte Flamme

 

 

PROLOGUE

J'aurais facilement oublié ce 29 mai 2003 passé à l'hôtellerie du Carmel de Careggi à consulter des documents concernant sainte Marie Madeleine de Pazzi si, dans la chaleur de l'après-midi, ne s'était pas présentée une dame à l'accent étranger qui, en entrant, demanda à prier la sainte.

Je l'accompagnai à la chapelle des Carmélites, qu'elle connaissait déjà, et elle se rendit directement à l'autel devant la châsse de sainte Marie Madeleine. Je revins aux manuscrits que j'essayais de déchiffrer et à mes notes. La curiosité irrépressible de savoir qui était cette femme, d'où elle venait, et quel était son rapport avec la sainte me fit perdre quelque peu ma concentration.

Elle resta longtemps en prière. Puis, l'entendant revenir, j'allai à sa rencontre et lui demandai si elle devait partir. A sa réponse affirmative, j'appelai les sœurs et leur annonçai que ma recherche était terminée, pour ce jour. Je descendis avec elle et, hors du monastère, en attendant le bus nous avons fait connaissance.

C'est ainsi que j'ai rencontré Alexandra, professeur de littérature anglaise dans une université américaine, amoureuse de la ville de Florence et de ses mystères cachés, désireuse surtout de mieux connaître le trésor unique que garde cette ville sur les collines de Careggi : sainte Marie Madeleine de Pazzi.

Elle me fit part de ses intuitions et de ses découvertes, et notamment de sa pratique quotidienne : la lecture, chaque matin, d'une phrase extraite de ses écrits ; c'était la lumière qui éclairait sa journée. Elle voulut me conduire à l'église des Saints Apôtres pour voir le précieux reliquaire des éclats de pierre du tombeau du Christ. Elle me fit comprendre toute l'importance de cet objet qui évoquait à ses yeux un élément de la plus haute importance symbolique, dont la sainte avait été l'expression accomplie : le feu. En effet, elle me fit remarquer que ce symbole était repris dans la façade du palais de Pazzi, bourg d'Albizi.

C'est grâce à cette rencontre que la lecture de la légende de la sainte flamme que j'avais trouvée dans un livre de piété, s'éclaira tout à coup d'une lumière nouvelle ; c'était une admirable parabole de la destinée spirituelle de la famille de Pazzi et de sa figure la plus illustre : sainte Marie Madeleine ; le feu était le symbole parfait de son histoire, correspondant admirablement à la grande tradition du Carmel, à partir du prophète Elie.

 

LA SAINTE FLAMME

A Florence vivait un homme qui s'appelait Raniero. Il avait un fils qui, un jour, partit avec les croisés pour conquérir le Saint Sépulcre. Il fut le premier à côté de Godefroi de Bouillon à escalader les remparts de Jérusalem. C'est pourquoi il eut, ce soir‑là, l'honneur d'allumer sa torche à la flamme du tombeau du Christ.

Dans sa tente, le fils de Raniero, cette nuit-là n'arrivait pas à trouver le sommeil ; il était tourmenté par une pensée : porter la flamme du tombeau du Christ jusqu'à Florence. Il se sentit poussé à en faire le vœu. Il aurait été inutile d'en parler à ses compagnons ; ils se seraient moqués de lui. Mais le fils de Raniero était obstiné, et s'engagea dans une entreprise qui convenait mieux à un pèlerin qu'à un chevalier.

A l'aube, en cachette, le fils de Raniero prit sa torche et l'alluma au Saint Sépulcre. Enveloppé dans le manteau de pèlerin pour protéger la flamme du vent, il partit à travers le brouillard matinal pour gagner la longue route vers Florence. Il comprit rapidement que sa flamme s'éteindrait s'il galopait vite. Mais son cheval n'avait pas l'habitude d'avancer lentement. C'est pourquoi notre homme le chevaucha à l'envers pour pouvoir, à l'aide de sa poitrine, protéger la flamme des courants d'air.

En traversant des bois, il fut attaqué par des brigands. Il aurait été capable de se débarrasser facilement de dizaines de vauriens comme ceux‑là, mais cette fois, il avait peur de voir s'éteindre sa flamme. Alors il leur céda tout ce qu'il avait : ses vêtements, son cheval et ses armes pourvu qu'ils le laissent en paix avec sa torche allumée. A la place de son beau cheval blanc, ils lui laissèrent une pouliche épuisée.

Le long du chemin, le fils de Raniero changeait peu à peu. Il n'était plus l'arrogant aventurier qu'il avait été, ni le noble chevalier, le glorieux Croisé qu'il était devenu, mais plutôt un pèlerin un peu fou. Parfois, il doutait de son entreprise qui lui semblait insensée, et il redoutait tout ce qui pouvait lui advenir à cause de sa flamme. Cependant, il ne renonça pas, fidèle en cela à son caractère.

Sur la route, il rencontra toutes sortes de misères et d'humiliations ; ses propres compatriotes en route vers Jérusalem le traitèrent de fou, mais lui ne se préoccupait que de protéger sa flamme. Une nuit, il parvint à une auberge où les caravanes de pèlerins et des marchands faisaient une halte. Bien que l'établissement fût complet, le propriétaire trouva une place pour le fils de Raniero et sa pouliche. Il était tellement fatigué qu'il eut du mal à placer sa flamme près de lui et à la consolider au moyen de pierres. Il avait l'intention de veiller sur elle ; mais en se couchant sur la paille, il s'endormit aussitôt. Au matin, la première pensée fut pour sa flamme ; mais elle n'était plus à l'endroit où il l'avait laissée. Il essaya de se réjouir de ce dénouement, mais il n'y parvint pas.

Il lui sembla alors insensé de retourner à la tente des chevaliers. A ce moment‑là, la femme du propriétaire de l'auberge revint vers lui, la torche allumée à la main, pour lui dire qu'elle l'avait protégée, ayant compris qu'il était important de la garder allumée. Le fils de Raniero exulta de joie, remercia la femme, reprit sa torche et se mit à nouveau en route, plus déterminé que jamais à poursuivre son chemin.

Le chevalier continuait de s'étonner de ce que cette flamme représentait pour lui ; il se demandait pourquoi il veillait tellement sur elle! En traversant les montagnes, quand la pluie le menaçait, il se réfugiait dans les grottes. Un jour, il faillit mourir gelé. Il avait caché sa torche dans un coin parce qu'il ne voulait pas embraser avec elle le bois pour se réchauffer. Au moment même où il commençait à geler, la foudre frappa un arbre voisin qui prit feu. Ainsi il put se réchauffer sans être obligé de se servir de la sainte flamme. Il ne s'en étonna pas, il pensa qu'il ne pouvait en être autrement.

Une autre fois, il rencontra un groupe de chevaliers. Parmi eux, se trouvait un troubadour connu. Quand ils aperçurent le fils de Raniero assis sur la selle en sens contraire, enveloppé de sa pèlerine usée, la barbe longue, la torche à la main, ils commencèrent à crier : « Fou, fou ! » Mais le troubadour leur fit signe de se taire, et s'approchant de notre homme, il lui demanda d'où il venait. « De Jérusalem, Monsieur », répondit-il humblement. « Et ta flamme ne s'est jamais éteinte durant le voyage ? » « Sur ma torche brûle la même flamme depuis le jour où je l'ai allumée au tombeau du Christ, » lui répondit le fils de Raniero.

« Et comment fais-tu pour qu'elle ne s'éteigne pas ? » « Monsieur », répliqua-t-il, « cette entreprise est difficile et elle paraît insensée, car cette flamme exige que vous cessiez toute autre action. Elle ne me permet pas d'avoir d'autres pensées. Par amour pour cette flamme, je n'ose plus m'asseoir à table en bonne compagnie ; je n'ai plus aucune autre pensée, aucune autre tâche n'est plus importante. Mais ce qui est le plus difficile à supporter, c'est qu'à aucun moment je ne peux être sûr de la mener à terme. Je dois être toujours prêt, veiller sans cesse car, à tout instant, n'importe qui peut me l'enlever » « Je comprends », lui répondit le troubadour, « Que tu puisses accomplir ton vœu ! Le ciel bénira ta foi, parce que tu portes la lumière du Christ. »

Un autre jour, le fils de Raniero rencontra une femme qui, voyant sa torche allumée, le pria de lui prêter la flamme. « Ma cheminée est éteinte, » lui dit-elle, « mes enfants ont faim, prête‑moi ta flamme pour que je puisse rallumer mon feu et leur préparer à manger. » Elle tendit la main pour prendre la torche, mais il recula, car il s'était mis dans la tête qu'aucun autre feu ne serait allumé par sa torche avant celui de l'autel de la Vierge Marie qui se trouvait dans la cathédrale de Florence.

Alors la femme lui dit : « Donne-moi du feu, bon pèlerin, parce que la vie de mes enfants est une flamme et il m'a été ordonné de la garder allumée. » Alors, le fils de Raniero lui permit d'allumer son feu avec sa torche. Après quelques heures de marche, dans un village, un paysan lui lança un manteau par pitié. Le manteau tomba sur la torche et l'éteignit. Le fils de Raniero pensa tout de suite à la femme à qui il avait prêté le feu. Il retourna chez elle pour rallumer sa torche à la flamme de son foyer.

Enfin, il arriva dans les collines proches de Florence. Il pensait accomplir bientôt son voeu. Il se souvenait de ses prouesses de guerre et de ses camarades de Jérusalem qui devaient s'étonner de son départ. Mais il se rendit compte que ces pensées ne l'intéressaient plus. Cette vie de conquérant et d'aventurier ne lui disait plus rien. Il réalisait pleinement qu'il n'était plus l'homme qui avait quitté à cheval les fortifications de la ville sainte. Le vœu qu'il allait accomplir devait définir sa nouvelle destinée. Finalement, c'est à Pâques que le fils de Raniero entra dans Florence.

Une fois arrivé au terme de son voyage, les plus grandes misères l'attendaient. Dès qu'il franchit la porte de la ville, des voyous lui sautèrent dessus en criant : « Fou ! fou ! » et ils essayèrent d'éteindre sa torche. Le fils de Raniero tenait haut sa flamme pour la protéger de la méchante foule qui le bousculait et soufflait à pleines forces en direction de sa torche. C'était un spectacle aberrant et misérable. Le chevalier avait l'air véritablement insensé. La foule sans pitié s'amusait. Aux fenêtres se tenaient des gens en quête de divertissements. Il continuait à faire tout son possible pour leur échapper, se levant sur la selle et se protégeant dans des postures ridicules. Tout à coup, sur un balcon, une femme lui enleva la torche des mains et alla se cacher dans la maison. La foule éclata de rire en poussant des cris. Le chevalier, tremblant et consterné, se laissa tomber sur le sol.

Lorsque la rue redevint déserte et silencieuse, Françoise, la femme du fils de Raniero, sortit de la maison avec la torche allumée dans sa main. C'était elle qui avait pris la torche du balcon et avait sauvé sa flamme. Quand la lumière de la torche éclaira son visage, le chevalier se ressaisit et ouvrit les yeux : il vit Françoise lui rendre la flamme, mais il ne la reconnut pas. Il ne l'avait même pas regardée parce qu'il n'avait d'yeux que pour sa flamme et ne pensait qu'à l'accomplissement de son vœu : l'apporter à la Vierge de la cathédrale. Françoise l'aida à se relever : c'était vraiment son mari. Elle pensa qu'il était devenu réellement fou, car il ne quittait pas la flamme des yeux. Le fils de Raniero sursauta quand il la vit pleurer à côté de lui, alors qu'elle l'accompagnait à la cathédrale. Il comprit que celle qui avait sauvé sa flamme était sa propre femme. Il l'observa un moment, mais ne dit rien.

Il se dirigea vers le sanctuaire avec sa torche. Aussitôt, tout le monde fut mis au courant que le fils de Raniero était arrivé avec la flamme allumée au Saint Sépulcre. Mais certains doutaient et protestaient ; c'était surtout ceux que la famille de Raniero avait fait souffrir. Ils lui demandèrent des preuves solides que ce feu était vraiment celui du tombeau du Christ. Il fut pris au dépourvu, il n'y avait pas pensé. « Qui pourrais‑je avoir comme témoin ? » se demanda‑t‑il, « Quel chevalier aurait voulu me suivre ? Les déserts et les montagnes, voilà mes témoins ! » Dans l'église régnaient la confusion et l'agitation. Tout pouvait encore arriver, en particulier perdre sa flamme précieuse si près du but, dans la cathédrale à laquelle il avait tant rêvé.

A ce moment, un oiseau se réfugia dans l'église, frappa de ses ailes la f1amme que le chevalier avait à la main et l'éteignit. Notre homme, au comble du désespoir, se jeta à terre, ses yeux se remplirent de larmes et il s'évanouit de douleur. Il fut réveillé par les cris des gens qui poursuivaient l'oiseau voltigeant dans l'église ; ses ailes avaient pris feu, et il transportait la sainte flamme dans toute la cathédrale. Il vola en sifflant désespérément un certain temps, avant de s'effondrer, consumé, devant l'autel. Le fils de Raniero courut alors rallumer sa torche à la flamme qui s'éteignait sur ses ailes ; et c'est ainsi qu'il put enfin allumer son cierge devant la Vierge de la cathédrale de Florence et accomplir son vœu. C'était la preuve que tous cherchaient. Son nom, Pazzo, devint celui de toute sa descendance, la famille de Pazzi.

C'est ainsi que la folie de la haine et de la guerre peut être vaincue par la fidélité au feu de l'amour de Dieu, plus fort que la peur de paraître insensé aux yeux du monde. C'est ainsi qu'a vécu sainte Marie Madeleine de Pazzi.

{mospagebreak title=Extrait du chapitre Aimer}

AIMER

Pressentant que le Seigneur voulait la faire participer encore une fois à sa Passion, elle le supplia en ces termes : « O mon très doux et amoureux époux, si tu te plais à me faire le don de participer aux douleurs de ta Passion, je t'en prie, que cela se passe entre moi et toi, et n'apparaisse pas aux créatures. Que mon corps souffre autant que tu veux pourvu qu'il ne le manifeste pas et ne révèle aucun signe extérieur. »

Mais, après le déjeuner de jeudi saint, elle entra en extase, et commença sa longue participation à la passion du Seigneur par la contemplation de la rencontre d'adieu de Jésus avec sa Mère. Elle se rendit dans les mêmes salles et les mêmes pièces qu'en 1585, lorsque le Seigneur la fit participer à sa Passion.

Au cours de la Cène, comme les apôtres, elle reçut la communion des mains de Jésus. Parmi les divers passages de sa contemplation, nous aimons souligner, à propos de l'agonie de Jésus dans le jardin de Gethsémani, une réflexion pleine d'audace qui témoigne de la grande familiarité de Marie Madeleine avec le Père et le Christ.

« O Christ béni, dans un jardin tu priais le Père qui t'a engendré et toujours t'engendrera ; il t'aime, t'honore, te glorifie : pourtant il ne t'exauce pas. O Père éternel, tu as bien écouté Moïse au désert ! Tu avais dit de ton Fils : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis tout mon plaisir, écoutez-le (Mt 17,5). Tu as recommandé une chose que toi-même ne fais pas : Ecoutez-le. Comment veux-tu que le serviteur écoute le Fils de ce Père qui n'écoute pas son propre Fils ? Ecoutez-le. Il prie pour moi, et je prierai pour lui, mais je prierai comme lui : Non pas ma volonté (Cf. Lc 22,42).

O mon Christ, tu avais bien dit récemment que tout ce que nous demanderions en ton nom nous serait accordé ; or c'est toi maintenant qui demandes et tu n'es pas exaucé ! O mon Christ, Verbe éternel et mon époux, comment veux-tu que je me fie à ces paroles que tu as prononcées : Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira (Mt 7,7), si tu frappes aux oreilles de ton Père éternel et qu'il ne t'écoute pas ? Cependant il n'y avait pas de fraude en sa bouche (1 P 2,22). Ta demande était juste, et tu ne fus pas exaucé. »

C'est au cours de cette extase, le vendredi saint, que Sœur Madeleine Mori fut guérie. Celle-ci souffrait de la goutte. Ce jour-là, elle se fit porter par ses Sœurs auprès de Marie Madeleine qui était en extase. Elle s'approcha et voulut la toucher. Elle se sentit alors guérir et revint dans sa cellule sans l'aide de personne, sur ses propres jambes. Et plus jamais elle ne souffrit de cette maladie.

Le jour de Pâque, Marie Madeleine contempla six des sept apparitions du ressuscité ; elle commença par l'apparition à sa Sainte Mère. Malheureusement les sœurs ne nous ont laissé aucune note de cette extase d'environ deux heures et du dialogue entre Jésus et sa Mère. Suivent les apparitions à Marie Madeleine, aux trois Maries, à saint Pierre, à saint Jacques et aux deux disciples d'Emmaüs. Le lundi, elle contempla l'apparition aux onze apôtres.

Le lendemain, elle eut un excès d'amour, en appelant la plénitude de l'amour divin sur elle. « Vie vivifiante, douce et aimable ! Amour, viens habiter dans mon coeur. Enflamme tout mon être de toi, afin que je puisse t'aimer. Viens, Amour. Amour, si tu reposes en ceux qui cherchent ton amour et ton honneur, ai-je jamais cherché autre chose ? Hâte-toi donc, viens, Amour !

Tu reposes dans le sein du Père, et moi aussi, Amour, de toute éternité, je fus dans son esprit. Tu me diras que tu es Dieu en personne, alors que moi j'ai été faite à ton image et à ta ressemblance. Si tu aimes reposer dans des vases purs, en voici un qui n'a jamais désiré autre chose que la pureté. Je t'accorde que je l'ai salie par ma faute, mais je reçois si souvent le sang du Verbe qui enlève tout péché.

Si tu demeures en tes épouses, je m'en glorifierai, car il m'a appelé, j'ai entendu sa voix et lui ai répondu. Il m'a épousée, je lui ai présenté mon doigt. Viens donc, Amour ! Amour, tu dis que tu te nourris de sang. Si je ne peux pas te donner celui-ci, je t'offrirai celui du Verbe ; mon Christ, cloué sur la croix, m'en est témoin, je me glorifierai de laisser couper à chaque heure mille fois tous mes membres et verser tout mon sang.

Viens donc, Amour. Amour, si je connaissais une âme qui possède entièrement l'amour, tout de suite j'irai la trouver ; mais puisque je n'en connais pas, c'est toi, Amour, que j'appellerai. Amour, que veux-tu que je demande quand je prie d'être transformée en toi ? Je te demande de me porter sur tes ailes et de m'unir au Verbe divin. Je demeure volontiers dans cette prison parce que je vois que c'est ta volonté ; mais si je voyais ta volonté s'en écarter, tout de suite je demanderai d'en être libérée. O mon Amour, de grâce, fais que je te connaisse vraiment. »

Lundi 6 avril, elle fit en extase son examen de conscience. Les sœurs notèrent que cela « fut très utile pour apprendre avec quel soin et quelle finesse nous devons examiner notre conscience quand nous nous mettons en la présence de Dieu. »

Donnons un petit aperçu de cette finesse de conscience de Sœur Marie Madeleine en transcrivant le commencement de son examen. « O mon Jésus, quelle a été ma première pensée, aujourd'hui ? Je dois regretter qu'elle n'ait pas été pour toi ; ce fut plutôt la crainte qu'il ne fût déjà tard pour appeler tes épouses à la prière, que la pensée de m'offrir à toi et de t'honorer. Je le regrette, mon Seigneur, j'ai bien raison de le regretter, car comment pourrais-je espérer dépenser toute ma journée en ton honneur, si déjà la première pensée n'a pas été pour toi, pour toi seul, mais pour le respect des créatures ?

Ensuite je me suis rendue au choeur pour m'offrir à toi, mais je ne me suis pas abandonnée en tout et pour tout à ta volonté. Ô Dieu de bonté, quelle miséricorde pourrais-je recevoir de toi, puisque je ne me suis pas complètement abandonnée à toi ? Fais-moi miséricorde, mon Seigneur. Je sais bien que je ne la mérite pas, que je mérite plutôt mille et mille enfers.

Etant allée à ta louange, j'ai fait davantage attention à celles qui omettaient les cérémonies et les inclinaisons prescrites, qu'à t'honorer et à t'offrir mes louanges en union avec celles des esprits bienheureux. Je peux te demander miséricorde, ô grand Dieu, parce qu'en ce qui te revient, ta louange, j'ai commis tant d'imperfections.

Puis, lorsque je me suis présentée pour recevoir ton Corps et ton Sang, je devais venir avec toute l'affection et tout l'amour possibles ; je regrette de ne pas l'avoir fait avec l'intention de faire mémoire de ta passion, comme tu nous l'as dit, ni d'avoir pensé à unir mon âme à toi. Mais j'ai cherché le moyen d'apaiser mon coeur. Oui, j'ai entendu ta Parole, mais j'ai pensé si ce que tu faisais dire à ton Christ [c'est-à-dire au prêtre] était vrai plutôt que de penser à ton amour pour moi. Alors, Seigneur, je ne puis demander que ta miséricorde, et elle sera bien grande si tu permets que mon âme n'aille pas, là où tu es blasphémé par la multitude.

Alors que j'allais recevoir ton sang, dans le sacrement de la pénitence, j'ai pensé davantage à ce que je dirais à ton Christ pour apaiser mon coeur plutôt qu'au bienfait de laver mon âme dans ton sang, et j'ai douté que tu me donnerais l'aide et la grâce pour apaiser mon coeur. »

Et sa conclusion : « Enfin, Seigneur, voilà la nuit, je n'ai rien accompli sans t'offenser. Que dois-je faire, ô mon Dieu, t'ayant tellement offensé, aujourd'hui ? Je ne veux pas te faire une dernière offense, celle de ne pas me confier à toi, à ta miséricorde. Je sais bien, mon Seigneur, que je ne mérite pas le pardon, mais le sang que tu as répandu pour moi, me fait espérer que tu me pardonneras. »

Le 13 de ce même mois, elle eut la vision symbolique du combat continuel qui se fait dans l'âme entre trois vertus et les vices opposés. Elle fut accompagnée par sainte Catherine de Sienne qui lui expliqua comment l'âme pouvait remporter la victoire dans ces trois batailles : en se servant de l'humilité contre la vaine gloire, de la charité contre l'amour-propre et de l'amour divin contre l'amour corrompu du prochain, l'amour selon la chair.

Le 3 mai 1592, eut lieu l'admirable extase qui est une synthèse magnifique de la vocation de la carmélite : aimer et faire aimer l'Amour, brûler de ce feu divin et le faire brûler dans le cœur du prochain. Nous y reconnaissons un sommet de son ardent amour, l'expression mûre d'une âme qui a traversé victorieusement les tentations les plus redoutables de l'existence spirituelle et se livre sans aucune réserve à sa force débordante.

« Tout de suite après la communion, elle entra en extase ; elle eut alors un extraordinaire débordement d'amour. [...] Elle s'arrêta sur l'amour que nous manifesta le Verbe fait homme, un amour qu'elle savourait et qui l'envahissait à tel point qu'elle était forcée de crier très fort : Amour, Amour ! O Amour,  qui n'es aimé ni connu ! Amour, donne-toi à toutes les créatures ! Amour! si tu ne trouves où te reposer, viens tout entier en moi car moi, je t'accueillerai bien. O âmes créées d'amour et par amour, pourquoi n'aimez-vous pas l'Amour ? Et qui est l'Amour sinon Dieu, et Dieu est l'amour ? Dieu est amour, et celui-là même est mon époux et mon amour. Cet Amour qui est le mien n'est pas aimé ni connu. O Amour, tu me fais fondre et consumer. Tu me fais mourir et pourtant je vis. Amour, tu me fais sentir une grande peine, à tel point que mon corps y participe lui aussi, en me faisant connaître comme tu es peu connu.

Cette peine, elle la manifestait par les gestes et les mouvements de son corps, car elle ne s'arrêtait point. Parfois elle écartait les bras, ou battait des mains ; tantôt elle prenait la tunique et le manteau qu'elle avait sur elle et avec beaucoup de force elle tirait, de telle manière qu'elle déchira un morceau du manteau et aussi de la tunique, et elle ne cessait de dire : Amour, Amour, et d'appeler les âmes afin qu'elles aillent à son Amour. La flamme de l'amour divin brûlait tellement en son âme qu'elle transparaissait en son corps, dans son visage tout enflammé ; et par cette grande chaleur, elle ne pouvait rien supporter sur la poitrine et s'éventait comme lorsqu'on ressent une grande ardeur.

Ensuite elle se leva d'un bond et alla courant par tout le jardin plusieurs fois, et presque par tout le couvent, et disait qu'elle cherchait des âmes qui connussent et aimassent l'Amour. Et toujours elle appelait l'Amour ou parlait avec l'Amour ; et parfois, rencontrant quelque Sœur, elle la prenait et l'étreignait très fort, en lui disant : Âme, aimez-vous l'Amour ? Comment pouvez-vous vivre ? Ne vous sentez-vous pas consumer et mourir d'amour ? Et elle disait de semblables paroles croyant que chacune sentait ce qu'elle ressentait.

Après s'être ainsi promenée par tout le couvent, elle s'accrocha aux cloches et aux sonnettes et sonnait criant à haute voix : A l'Amour, âmes, venez aimer l'Amour par qui vous êtes aimées ! A l'Amour, âmes ! Et elle ne cessait de dire ces paroles.

Enfin, elle monta au choeur au-dessus de l'église, en descendit la croix avec le Crucifix qui était sur les grilles et, l'embrassant très fort, elle resta là en extase jusqu'à 22 heures, sans prendre aucune nourriture corporelle du soir précédent jusqu'au soir de ce jour. Mais elle goûta tellement à l'amoureux côté et aux plaies sacrées du Christ crucifié, son unique amour, que son corps aussi en fut rassasié ; nous la voyions la bouche attachée à son côté, avalant comme lorsqu'on boit une liqueur, disant aussi quelques mots, par lesquels on comprenait qu'elle était doucement nourrie par ces plaies. »