Un Carme au bûcher

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Un Carme au bÛcher

Sur une vaste fresque réaliste du XVème siècle, parcourant une grande partie de l’ouest de l’Europe, Gianfranco Tuveri fait revivre le destin tragique d’un frère Carme intègre, fervent et épris d’absolu. Un Carme au bûcher est un roman historique magnifiquement documenté qui nous plonge dans toutes les contradictions de la fin chaotique du Moyen-âge et nous éclaire déjà sur les prémices de la Renaissance.

Originaire de Sardaigne, l’auteur vit en France depuis 1989 et plus particulièrement à Nantes au couvent Notre Dame de Lumière. Il a publié La Sainte Flamme (2008) et plusieurs volumes de textes mystiques de Marie Madeleine de Pazzi et de Madeleine Morice. Il nous présente aujourd’hui son premier roman.

Ce récit s’enracine dans la vie de Thomas Connecte, frère Carme breton dont le nom apparaît, pour la première fois, dans la bulle Ut sacer Ordo du pape Martin V par laquelle il est autorisé à fonder deux couvents en Bretagne. Ce frère prêcheur itinérant fut si charismatique que l’on dit de lui que « nul depuis Abélard n’avait joui en Bretagne d’une telle réputation ». Les Chroniques d’Enguerran de Monstrelet (1400-1453), probable témoin oculaire, retracent son parcours dans le nord de la France médiévale. Il révèle ainsi son itinéraire et l’accueil qui lui fut réservé. C’était, en effet par dizaines de milliers que l’on dénombrait les foules de fidèles réunies pour l’écouter. Il était invité pour prêcher, on le recevait avec magnificence bien qu’il refusât toute rémunération. Il dénonçait la vanité des femmes, les jeux d’argent, le luxe, la corruption du clergé, l’hypocrisie, les vices. Réformateur voire révolutionnaire, il ne s’opposait pas au mariage des prêtres y voyant un remède à leur concubinage qu’il ne cessait de stigmatiser. Il défendait les valeurs de dénuement, de travail, d’humilité, dictées par la Foi. Cette sainte exigence ne s’accommodait pas facilement de ces temps troublés auxquels l’Eglise n’échappait pas. Comment ce prédicateur vénéré, reçu somptueusement par les notables des villes où il se rendait, accompagné lors de ses voyages de disciples enthousiastes, accueilli avec ferveur par des foules innombrables, finit-il sur le bûcher du Campo dei Fiori, à Rome ? C’est ce que l’auteur nous révèle dans l’axe historique du roman. Il nous permet aussi de croiser, au passage, de grandes figures de l’époque. Jeanne d’Arc bien sûr, mais également Françoise d’Amboise, Côme de Médicis ou encore Fra Angelico et Filippo Lippi.

Dans la trame émouvante et austère du martyr de Thomas, le frère Gianfranco tisse avec précision les vicissitudes et les contradictions de l’Ordre du Carmel et d’une Eglise en attente de réformes. A des figures édifiantes de dévotion et de vertu comme Victorin de Feltre, fondateur de l’école joyeuse qui était un véritable précurseur en appliquant ce précepte « Je m’occupe d’éduquer mes enfants, dans leur esprit comme dans leur corps ; on ne fait pas attention à ce dernier dans les écoles d’aujourd’hui. » ou frère Vincent Ferrier dont nous retiendrons la prière «Mon Dieu, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne vaux rien, je vous sers mal, je suis un serviteur inutile. Ayez pitié de moi. », s’opposent des prélats dévorés d’ambition, peu scrupuleux, trop attachés aux biens de ce monde. Les villes sont le siège de la décadence, on y rencontre aussi bien la brutalité que l’impiété «Un frère me raconta avoir vu l’une de ces bêtes égorger sans pitié une femme enceinte qu’il avait croisée sur sa route. Et, remarquant que son petit bougeait encore dans son ventre, il s’écria : Regardez ce petit chien qui se remue ! et le perça sauvagement avec plusieurs coups d’épée ! » le lucre, l’orgueil, la misère, le faste et l’opulence. La nature, quant à elle, inspire sérénité, prière, louange, joie. Elle donne lieu à de très beaux tableaux des paysages de plages bretonnes, de sommets alpestres, d’escarpements des Apennins … « Ce fut surtout dans notre descente vers Cutigliano que nous goûtâmes le spectacle millénaire et toujours nouveau de l’automne. Une main divine avait peint la végétation de couleurs chaudes et lumineuses, les sentiers, des couleurs plus sombres des feuilles mortes, et avait habillé les vallées de brumes légères. Celles-ci au lieu de s’évaporer aux rayons du soleil qui brillait déjà sur les sommets, se transformèrent en une pluie fine qui nous accompagna tout au long de notre marche. A la fin, nous n’entendions plus les voix des animaux qui nous avaient accompagnés dans la montée de la crête, mais seulement la rumeur de nos pas sur les feuilles mortes qui tapissaient le sentier et le bruit des gouttes de pluiequi tombaient des arbres sur le sol. »

La dimension purement romanesque s’inscrit dans les vides historiques que l’écrivain a comblés. Il a doté le frère Thomas d’une enfance, d’une famille, d’amitiés, de combats, d’hésitations, de convictions qui font de lui non seulement un prêcheur estimé mais un être humain attachant. Eloquent à ce propos est le passage où, de retour chez lui après avoir eu le bonheur de retrouver sa mère et sa belle-sœur, toutes deux veuves et pauvres, il doit les quitter pour rejoindre le couvent de Bondon « J’ai dû m’arracher à ses bras, à ma maison et à mon village, avec une peine que je ne connaissais pas. En m’éloignant, je fus assailli par des pensées de culpabilité. J’étais entré au couvent pour sauver mon âme et voilà que je laissais dans le malheur deux personnes qui n’avaient que moi sur qui compter. Avais-je le droit de les laisser dans la misère, pour revenir dans une communauté qui n’avait pas besoin de moi, au milieu de nombreux frères qui me supportaient à peine ? » De pure fiction, le personnage de Lena contribue fortement à donner chair et cœur à la figure historique de Thomas Connecte. On la suit de sa jeunesse à sa mort au long d’un parcours aux multiples détours qui s’achève dans la sérénité et la paix retrouvées. C’est une figure profondément humaine et attachante, dès son apparition : «  Elle avait une jolie robe entre le gris et le vert et un corsage bleu. Je pensais un instant que je rêvais devant cette créature surgie de nulle part. Sa figure était mince, sa taille élancée. Des mèches de ses cheveux dorés flottaient dans le vent. Malgré son apparente fragilité, elle laissait transparaître une volonté ferme et une force qui vous saisissaient. ». De force et de fermeté, Lena en aura besoin tout au long de sa vie mais elle sera aussi, parfois faible, vulnérable et tendre : un beau personnage !

Un Carme au bûcher nous donne la clé «  du dessein de Dieu sur »ces deux protagonistes et nous invite à saisir les subtiles évocations de la vie de notre époque.

Muriel Rautenstrauch

Nantes