Bienheureux JACQUES RETOURET (1746-1794)

Jacques Retouret naquit à Limoges, d'une honnête famille en 1746, comme on le voit dans l'extrait suivant du livre de raison de son père, Etienne Retouret, marchand:"Dieu nous a donné un garçon le 15 septembre 1746, né le jeudi, à onze heures du matin. Il a été baptisé, à Saint-Pierre par M. Theulier, vicaire. Il a eu pour parrain M. Jacques Froment et pour marraine M.lle Rose Dépèret, ma mère; son nom est Jacques Retouret" (Arch. de la H.te-Vienne, L 265). Les registres de Saint Pierre-du-Queyroix constatent qu'il reçut le sacrement du baptême le jour même de sa naissance.

Sa mère se nommait Marie Theulier; elle avait un frère bénédictin, qui devint abbé du célèbre monastère de Saint-Augustin-lez-Limoges. Elle était très pieuse; elle vivait assez saintement dans l'état du mariage et pour cela ses directeurs spirituels lui permirent de recevoir la communion deux fois par semaine.

Cette excellente femme qui mourut le 15 octobre 1762, ne manqua pas d'inspirer à son fils les grands sentiments de religion dont elle-même était pénétrée, et n'eut pas de peine à les lui faire goûter parce qu'il avait reçu en naissant d'heureuses dispositions à la vertu. En effet, le jeune Jacques était sérieux, doux, modeste et prudent, très docile, extrêmement studieux.

Il fit ses études chez les Pères Jésuites, au collège de Limoges, et se fit tellement estimer et aimer de ses maîtres, non seulement par sa piété et son application, mais encore par ses talents peu communs, que ces Pères, croyant entrevoir qu'il prendrait l'état religieux, firent tous leurs efforts pour l'attirer dans leur compagnie; mais ce fut inutilement. Son oncle maternel, l'abbé des Bénédictins, ne réussit pas davantage à le faire entrer dans l'ordre de Saint Benoît. Ce jeune homme avait de l'attrait pour les Carmes; un de ses oncles était religieux dans cet ordre, et jouissait dans sa province d'une grande considération. Il se fit donc carme, et n'étant qu'en seconde, entra, à Limoges dans leur couvent, dit des Arènes.

De même que son père avait marqué sur le livre de raison sa naissance et son baptême, il y inscrivit aussi son entrée chez ces religieux. Et voici en quel termes  "Nous avons mis notre fils aîné, Jacques, aux Grands Carmes le 23 mai 1762, âgé de quinze ans et huit mois". Le 31 mai 1762 il fera sa première profession.

Etienne Retouret mit aux Grands Carmes, le 3 juillet 1763, François, son fils cadet, qui était alors âgé de quinze ans et cinq mois. Il y fit profession le 4 juillet 1764.

Aussitôt après son noviciat et l'émission de ses vœux, Jacques Retouret fut envoyé pour suivre des cours de rhétorique à la Rochefoucauld. Il étudia ensuite, durant cinq ans, selon l'usage de l'Ordre, la philosophie et la théologie. Pendant cette période il prit les saints ordres. Il reçut, en particulier, la prêtrise des mains de Mgr d'Argentré, évêque de Limoges, qui, édifié de la modestie et de la ferveur de ce jeune religieux, conçut dès lors pour lui une estime particulière qu'il conserva le reste de ses jours.

Dans la suite, ce prélat allait, de temps à autre, au couvent des Carmes, quoique fort éloigné de son palais, pour voir le P. Retouret, et pour causer familièrement avec lui dans sa cellule. I1 se faisait même un plaisir de l'inviter à sa table; et quand cet estimable religieux eut été nommé prieur du couvent de La Châtre en Berry, il le retint à Limoges, où il avait l'intention de le faire nommer prieur, pour établir une observance plus stricte dans le couvent des Carmes de cette ville. Il ne réussit pas dans ce projet parce que la Révolution qui survint en empêcha l'exécution; du reste, le P. Retouret fut longtemps sous-prieur dans sa communauté.

Il n'eut pas plutôt terminé ses cours que ses supérieurs le jugeant, avec raison très propre à la proclamation, l'envoyèrent prêcher le carême dans l'église collégiale d'Uzerche, une des stations des plus recherchées du diocèse de Limoges. Il y fut très apprécié, et dès lors, il se livra constamment, quand sa santé ne s'y opposa pas, au ministère de la prédication, partageant tout le temps que les exercices du cloître lui laissaient libre, entre la chaire et le confessionnal. Il prêcha, entre autres, de grandes stations dans la cathédrale et dans la collégiale de Limoges, à Albi, à Toulouse, etc.  Partout il produsit du fruit, parce qu'il prêchait avec dignité, avec chaleur et onction, qu'il était pénétré de ce qu'il disait, et que ses paroles étaient soutenues par ses exemples. Il était d'ailleurs d'une taille avantageuse, quoique fluet, avait une voix claire, sonore et éclatante, une mémoire très sûre, et un meilleur accent qu'on eût été en droit d'exiger de lui. Son aspect pénitent et mortifié, sa faible santé elle-même, qui se révélait visiblement sur son visage pâle et amaigri, donnaient du poids à ses discours, et prévenaient d'avance en sa faveur.

Sa santé devint même fort mauvaise; il faisait presque chaque année quelque grave maladie, qui donnait sujet de craindre pour ses jours, et qui exigeait qu'on l'administrât. Il avait des obstructions de foie et des maux de tête presque habituels, sans parler des douleurs de rhumatismes qui le tourmentèrent sur la fin de ses jours. Malgré tant de maux réunis, il travaillait beaucoup, parce qu'il ne s'écoutait pas. Si son mal le forçait quelquefois à suspendre les fonctions de son ministère, sitôt que ce mal était, je ne dis pas entièrement dissipé, mais un peu attenué, il les reprenait avec une nouvelle ardeur. Il confessait beaucoup, il dirigeait surtout un assez grand nombre de personnes pieuses. Le P. Retouret était de plus un excellent religieux, humble, modeste, adonné à l'oraison, assidu au chœur, obéissant, exact à toutes les observances régulières. Il célébrait la messe tous les jours avec une gravité et une ferveur qui en inspirait aux moins dévots.

Lorsqu'arriva la Révolution française, la constitution civile du clergé vint interrompre son ministère évangélique, attendu qu'il ne voulait pas prêter le serment schismatique. Ce refus lui attira la haine des révolutionnaires.

Un peu plus tard, malgré ses rares qualités, il fut induit en erreur, dit-on, par les conseils d'un homme en place, qui avait le droit de lui en donner; il prêta le serment qu'on demandait aux prêtres. Mais cela ne put pas le soustraire au glaive des persécuteurs.

Quand survint la loi qui déclarait suspects et voulait qu'on enfermât comme tels ceux qui ne pourraient obtenir des autorités locales un certificat de civisme, le P. Retouret en demanda un; on le lui refusa, parce qu'il faisait profession de piété; et peu après on l'emprisonna comme suspect.

A peine fut-il dans les fers que, voyant à quoi tendait le serment qu'on avait exigé de lui, il le rétracta entre les mains d'un prêtre autorisé à recevoir cet acte de résipiscence; et sentant la nécessité de le rendre aussi public et aussi authentique que l'avait été le serment, il répéta solennellement sa rétractation le 4 ventose an II (22 février 1794) devant Guillaume Imbert, commissaire de la municipalité de Limoges, délégué pour la recevoir. (Arch. de la H.te-Vienne, L 189).

Pour cela surtout, il se vit condamné à être déporté au-delà des mers.

Le 28 septembre 1793, pendant qu'il était détenu à la Règle, on exigea de lui, comme de tous les autres prêtres, une déclaration de tous ses biens meubles et immeubles. Le P. Retouret déclara qu'il avait "une pension payable par son frère, habitant, à Limoges, place des Bancs" (Arch. de la H.te-Vienne, L 309).

Le 7 germinal an II (27 mars 1794), il recevait dans sa prison la visite du médecin, qui le déclarait "atteint d'une obstruction au foie, qui n'empêchait pas la déportation". Aussi, le surlendemain, le 29 mars l794, il fit partie des quarante prêtres qui furent envoyés à Rochefort. C'était le second convoi de déportés parti de Limoges (Arch. de la H.te-Vienne L. 309).

A Rochefort, il fut mis sur le navire "les Deux-Associés". Indépendamment des maux incalculables que les déportés avaient à souffrir dans l'entrepont de ce navire, il en eut d'autres, non moins cruels, à endurer. M. La Biche de Reignefort, qui partageait sa captivité, rapporte qu'il souffrit beaucoup du froid, "n'ayant jamais pu obtenir, dit-il, du capitaine du navire où nous étions entassés comme des moutons que l'ont fait parquer dans les champs, quelques vêtements de nos confrères morts, pour les joindre au frêle habit de camelot qui le couvrait à peine, et qui le défendait mal, durant la fraîcheur des nuits, d'une sciatique douloureuse qui exerça longtemps sa patience sans jamais lasser son courage. Ce digne religieux, qui passait généralement pour un saint dans sa patrie, mourut dans l'île Madame, à quelques lieues de Rochefort, dans la nuit du 25 au 26 août 1794", étant âgé de quarante-neuf ans moins quelques jours. Il fut enterré dans cette île.