Saint Pierre Thomas (1305 - 1366)

Pierre Thomas est né vers 1305, dans une famille extrêmement pauvre (son père, intendant, était serf), au sud du Périgord, dans un "village appelé Salimaso de Thomas, du diocèse de Sarlat", localité difficilement identifiable qui pourrait être de nos jours Lebreil, une partie de Salles-de-Belvès, à quarante km environ au S.W. de Sarlat (Dordogne) et qui est le lieu traditionnel du culte du saint.

A la mort de son frère, pour ne pas aggraver la misère familiale, il laissa, encore tout jeune homme, ses parents et sa petite soeur pour s'installer au camp voisin appelé Monpesier, c'est à dire dans la petite ville de Monpazier (à quarante-cinq km de Bergerac) où il fréquenta l'école pendant trois ans environ, vivant d'aumônes et instruisant les plus petits. La même année, la vie le conduisit à Agen «pour plusieurs années jusqu'à l'âge de vingt ans», c'est à dire jusqu'en 1325 environ et ensuite, il revint à Monpazier.

Remarqué par le prieur du couvent des Carmes de Lectoure, il enseigna pendant un an dans ce collège: puis le prieur de Condom, ou plus vraisemblablement celui de Bergerac, l'appela dans son couvent et lui fit prendre l'habit du Carrnel. Il prononça ses vœux à Bergerac et y enseigna pendant deux ans. Professeur de logique à Agen, il y étudia la philosophie et, trois ans plus tard, il y reçut l'ordination sacerdotale.

Ayant, dans son extrême pauvreté, été secouru grâce à l'intervention de la Madone, il alla enseigner respectivement pendant un an la logique au Couvent des Carmes de Bordeaux, la philosophie dans celui d'Albi, puis à Agen. Après un séjour de trois ans à Paris, toujours pour étudier, il fut nommé lecteur "Cadurcien", c'est à dire à Cahors où, après avoir prêché pendant une procession contre une terrible sécheresse, il fit tomber une "pluie miraculeuse".

Trois ans plus tard, il revint à Paris poursuivre ses études pendant quatre ans et obtint son diplôme de bachelier en théologie. De retour dans sa province, il fut élu Procurateur de son Ordre par le chapitre de 1345 et envoyé à la Curie Pontificale d'Avignon. Il fut remarqué par le cardinal du Périgord, Elie Talleyrand, originaire du même village que lui, qui le fit nommer prédicateur apostolique et intervint pour lui permettre, après trois ans environ de procuration (1345-48), de terminer ses études à Paris et d'être déclaré maître en Théologie dès la troisième année. De retour en Avignon (1351?), il reprit avec succès son office de prédicateur apostolique.

C'est à cette époque que l'on peut très probablement situer l'apparition que nous rapporte le Vénérable Jean de Hildesheim, serviteur pendant ce temps de Saint Pierre Thomas, dans le Speculum Carmeli:"Au temps du Seigneur pape Clément VI, d'heureuse mémoire, j'étudiais en Avignon, et j'étais au service du Vénérable Maître Pierre Thomas, à ce moment régent du Collège, homme de grande science et renommée tenu en haute estime pour la sainteté de sa vie. Comme de coutume, je dormais près de lui en la nuit de Pentecôte, quand je fus éveillé par de douces voix et un mouvement extraordinaire. Je me levais aussitôt; lui aussi, Maître Thomas s'éveilla. Je lui demandai alors ce qui était arrivé, mais il ne voulut rien me dire. Je multipliai mes instances, à genoux. J'obtins enfin à grand'peine une réponse, non sans avoir juré que je ne découvrirai pas ce secret tant qu'il vivrait.

Alors, il me dit:«Je me suis endormi l'âme triste et avec de brûlants désirs d'obtenir de la Bienheureuse Vierge protection et sauvegarde pour ma Religion. Elle-même m'a répondu:'Pierre, ne crains pas, car notre Religion du Carmel durera jusqu'à la fin: le premier Patron de l'Ordre Elie, a demandé cette grâce à mon Fils, lors de la Transfiguration, et il l'a obtenue'». En me communiquant cette vision Pierre Thomas avait les yeux pleins de larmes de joie, et moi aussi, j'étais ému jusqu'à verser de semblables larmes."

A la mort de Clément VI, il accompagna sa dépouille mortelle jusqu'à la Chaise-Dieu, en prêchant à chacune des douze étapes du voyage (en 1353 environ). A partir de cette date, Pierre-Thomas consacra toute sa vie à accomplir les missions délicates qui lui furent confiées par le Saint Siège: la pacification entre tous les chrétiens, la défense des droits de l'Eglise auprès des monarques les plus puissants de l'époque, l'unification des églises orthodoxes, slaves et byzantines et de l'Eglise de Rome, la croisade contre les musulmans et la libération de la Terre Sainte.

Sa première mission (oct. 1353) consistait à régulariser les rapports entre Venise et Gènes, et entre la cour pontificale et celle de Naples.

Pierre-Thomas se rendit à Milan, muni d'une lettre d'Innocent VI, destinée au doge ligure Giovanni Valente pour solliciter l'intervention du duc Giovanni Visconti, archevêque, dans le conflit entre Gènes et Venise; il continua vers Naples où le pape devait défendre auprès du roi de Tarante les intérêts des fils de Charles de Durazzo, neveu du cardinal Talleyrand.

L'année suivante, promu évêque de Patti et de Lipari, il prit part, avec Bartholomée di Traù, à une mission pontificale en Serbie dont le souverain, Stefano Dusan, avait manifesté des intentions pacifiques. Ayant quitté Avignon au cours de la deuxième quinzaine de janvier 1355 pour rejoindre Venise, la mission renouvela à Milan l'appel du pape à Visconti et rencontra à Pise l'empereur germanique Charles IV avec lequel elle devait traiter au nom du Saint Siège. Pendant la traversée de l'Adriatique, grâce à l'intervention du saint, le groupe fut protégé d'une attaque turque puis d'une tempête et arriva à la cour serbe au début du mois de mars 1355.

Bien que Pierre-Thomas ait donné beaucoup de lui-même pour réconcilier "un grand nombre d'églises métropolitaines et autres" avec le saint Siège de Rome, il échoua dans sa louable tentative, à cause principalement de la mort de Dusan (20 déc. 1355). Sur le chemin du retour vers la curie (au printemps 1356), le nonce traita à Buda avec Louis d'Anjou, roi de Hongrie.

A peine fut-il rentré en Avignon qu'Innocent VI lui confia (juillet-août 1356), ainsi qu'au dominicain Guglielmo Conti, évêque de Sizebolu, une mission complexe qui visait à résoudre le conflit hongaro-vénitien et à rendre effective l'union politico-religieuse proposée par l'empereur byzantin Giovanni V Paleologo. Accompagné d'une riche correspondance, l'ambassadeur rejoignit Venise le 20 septembre 1356 et, huit jours plus tard, Zagreb où il examina avec Louis de Hongrie un projet de croisade contre le successeur de Dusan, Stefano Uros de Serbie. Revenu à Venise le 10 nov., Pierre-Thomas ne réussit pas à conclure la paix entre Venise et la Hongrie.

A Constantinople (en avril 1357 seulement), le légat du pape reçut la soumission du "Basileus" auquel il donna la Communion eucharistique; de plus, il obtint l'adhésion de nobles grecs comme Giovanni Lascaris Calofero et Demetrio Angelo de Thessalonique. Parmi les débats théologiques provoqués par sa présence dans la capitale, on peut rapporter celui qui fut soulevé au monastère du Pantocrator, en octobre 1357.

Le 7 nov. suivant, Giovanni V Paleologo remit à Pierre-Thomas une lettre pour le pape dans laquelle l'empereur promettait de tout mettre en œuvre pour rendre l'union effective.

Rentré à Chypre pour obtenir l'appui du roi Hugo en faveur de Bisance, le nonce tomba gravement malade; à peine guéri, il fit avec une grande dévotion un pèlerinage à Jérusalem sans subir aucun dommage de la part des infidèles, et revint ensuite avec plaisir à Famagouste, dans l'île de Chypre.

Pendant ce temps, Innocent VI s'appliquait à rétablir l'ancienne loi établie en 1350 entre le Siège Apostolique, Chypre, Venise et les Hospitaliers de Rhodes. Le 10 mai 1359 il proposa Pierre-Thomas pour le siège de Corone (Péloponèse) et lui donna la charge de légat pontifical en Orient, avec une juridiction étendue sur Morea, Constantinople et les territoires vénitiens en "Roumanie". Durant l'été de la même année, PierreThomas alla à Venise pour préparer l'expédition. Il participa en personne à l'attaque de Lanzacco et prit part à la défense de Smyrne (en automne).

Dans le patriarcat latin de Constantinople, il interdit aux clercs de porter la barbe sous peine d'excommunication. De là, il partit à Candie (Crète) pour éradiquer une "abominable hérésie" qui se répandait parmi les latins, et il fit périr en cette occasion un fanatique sur le bûcher; en Canée, il fit brûler les os d'un hérétique. De passage à Rhodes au moment de Noël 1359, il tomba malade et était encore fiévreux quand, au début d'avril 1360, il quitta l'île pour retourner à Chypre; à Famagouste, le dimanche de Pâques, il posa sur la tête de son ami Pierre de Lusignan la couronne de roi de Jérusalem. Avec une douce persuasion, il s'efforça, de longs jours durant, de ramener dans l'unité catholique les orthodoxes chypriotes dont la résistance mit en grand danger la vie du légat. Par la suite, toutefois, il réussit à incorporer dans l'Eglise romaine toute la hiérarchie et presque tous les prêtres dissidents.

Animé d'un zèle pastoral intense, il se rendit dans son diocèse de Coronée en passant par Rhodes. Après la conquête d'Adalia (Satalia), partie intégrante du territoire du roi Pierre (23-24 août 1361), il instaura le culte catholique, puis il revint à Chypre. Il organisa des prières publiques contre la peste qui s'était déclarée dans l'île. C'est pour cette raison qu'il se trouva en opposition avec l'ami de Demetrio Cidone, Georges le Philosophe.

Devenu le directeur spirituel de Philippe de Mézières, chancelier de Pierre ler, il conçut avec lui l'idée d'une nouvelle croisade; le 24 octobre 1362, ils abandonnèrent tous les deux Pafo pour faire le tour de l'Europe afin de solliciter l'aide de l'Occident. Après une pause à Sosta, ils s'embarquèrent à Venise le 5 décembre; le 21 janvier, ils étaient à Milan et le 3 février, à Gènes.

En Avignon, Pierre-Thomas trouva un nouveau pape, Urbain V (1362-70) qui lui promit l'archevêché de Crète (6 mars 1363) et approuva la croisade (11 avril). Pendant que Pierre de Jérusalem visitait les autres cours d'Europe, le saint accepta une mission pacificatrice à Milan pour engager Bernabò Visconti à rendre Bologne au cardinal Albornoz, représentant du souverain pontife. Ensuite, des différents ayant éclaté entre l'Emilie, la Lombardie et Avignon, Pierre-Thomas dut administrer, non sans avoir échappé à un complot, la ville de Bologne (15 janvier-7 février 1364) où, au retour d'un voyage à Venise en relation avec la révolte de Crète, il assista à la signature du traité de paix tant souhaité (13 mars).

De retour à la Curie, vers la mi-mai 1364, il fut élu patriarche latin de Constantinople et légat du pape à la croisade, pour succéder au cardinal Talleyrand.

Arrivé à Venise, il attendit avec crainte l'arrivée du roi Pierre, qui rentra finalement le 11 novembre, les mains presque vides. Le départ de la croisade fut encore retardé, d'autant plus que, pendant l'hiver, la guerre avait éclaté entre Chypre et Gènes. Pierre de Jérusalem, le 28 janvier 1365, et le pape, le 20 février, firent choix de Pierre-Thomas pour négocier la paix entre ces deux états rivaux. Dès son arrivée à Gènes, le légat "aussi rapide qu'une flèche" réussit à réconcilier la république ligure avec le souverain de Chypre (traité du 18 avril 1365).

Le 27 juillet, les navires de la croisade levaient l'ancre à Venise, et Pierre-Thomas exhortait à la vaillance les âmes de ceux qui partaient. En juillet, la flotte était à Rhodes, où, pendant les ultimes préparatifs de l'expédition, le légat s'employa intensément à assurer au mieux le bien être spirituel de tous. Le 4 octobre, il bénit toute la milice du Christ, qui, le 9, était déjà dans le port d'Alexandrie, en Egypte. Par ses paroles et le pouvoir de la relique de la Croix qu'il tenait en mains au moment de l'assaut, le légat joua un rôle important dans la prise de la ville, le lendemain. La victoire aurait pu être magnum opus et memorabile (Pétrarque, Seniles, VIII, 8) si l'armée latine, de crainte que les turcs ne viennent à la rescousse, n'avait pas, contre l'avis du légat et de quelques autres, honteusement abandonné Alexandrie réduite à un tas de cendres et n'était pas rentrée à Chypre (16 octobre). A ce propos, Pierre-Thomas écrivit une lettre pathétique à Urbain V et à l'empereur Charles IV.

A Famagouste, où il avait interdit tout commerce avec le sultan, il se préparait à s'embarquer pour revenir à la Curie, quand, ayant pris froid pendant les fêtes de la Nativité, en 1365, il tomba grièvement malade le 28 décembre; n'ayant plus que "la peau sur les os", il termina pieusement sa vie terrestre le 6 janvier 1366 "à 2 heures du matin environ" dans le couvent des Carmes de Famagouste après avoir distribué tous ses biens.

Son cadavre apparut nimbé de lumière aux femmes qui le virent. Ses funérailles furent triomphales; les dissidents, grecs et autres, qui, de son vivant, l'auraient "saigné de bon coeur", y participèrent. Son éloge funèbre fut prononcé par Carmesson qui, à plusieurs reprises, se sentit mystérieusement poussé à qualifier de saint le défunt. Son corps resta exposé pendant six jours et une foule nombreuse vint le voir; dès qu'il fut sous terre, on put constater des guérisons et d'autres miracles.

Pendant le Carême de cette année-là (18 février-5 avril), Philippe de Mézières écrivit sa biographie, imité sur le champ par Carmesson soucieux d'apporter sa contribution au procès ecclésiastique engagé à Famagouste par l'évêque Simon de Laodicée le 14 avril 1366. Le 8 mai, on ouvrit la tombe et on retrouva le corps "parfaitement intact, et les membres souples comme auparavant". La demande de canonisation fut présentée par Pierre de Chypre lui-même au pape Urbain V, sous l'autorité duquel, après la requête de Pierre de Jérusalem, le 21 mai 1368, il fut interdit de transférer son corps en dehors de Chypre avant dix ans. Il advint ainsi que la dernière volonté du saint, c'est à dire le retour de sa dépouille mortelle à Bergerac, ne fut pas respectée.

La conquête de Chypre par les Turcs en 1571 et le tremblement de terre de 1735 effacèrent tout souvenir de Pierre-Thomas dans cette île, réalisant ainsi un autre vœu du saint: être un cadavre "foulé aux pieds par les chèvres et aussi par les chiens"; même en 1905, l'archéologue C. Enlart dut renoncer à retrouver la sépulture du saint dans les décombres de l'église des Carmes de Famagouste. A Lebreil, la petite chapelle érigée à l'emplacement présumé de la maison natale du saint, près d'une source jaillissante, et où les pèlerins aimaient à prier tout spécialement pour être guéris de la fièvre par son intercession, a été détruite par la Révolution française. En 1895, il a été question de la remplacer par "un sanctuaire digne de ce nom".

De même, les quatre volumes de sermons et le traité De lmmaculata Conceptione B.M.V. que la tradition lui attribue, ont été détruits.

Parmi les reliques attribuées au saint, on retrouve celle de la Sainte Croix qui lui avait été offerte en 1360 par les chrétiens fuyant la Syrie; il la brandissait comme un drapeau pendant la croisade d'Alexandrie. Elle lui apporta le réconfort pendant son agonie et fut ensuite léguée à son ami Philippe de Mézières qui en fit don le 23 décembre 1370 à la Scuola Grande de Saint Jean de Venise. Cette croix processionnale devint un objet de très grande piété et, représentée sur le drapeau de la ville, elle fut le symbole de sa Grandeur Sérénissime. Elle est conservée dans l'église de Saint Jean à Venise.

Le culte de Pierre-Thomas, confirrné par Paul V en 1609 et ratifié par Urbain VIII en 1628, est célébré le 8 janvier uniquement par l'Ordre des Carmes et dans le diocèse de Périgueux .

En décembre 1944, à Rome, les Carmes ont donné le nom de Pierre-Thomas à un Institut de philosophie, accolé à leur basilique Saint Martin sur le mont Oppio. Modeste tribut de gloire accordé à un humble carme, professeur de théologie, d'une grande dévotion envers la Vierge Marie, élevé aux plus hautes charges de la diplomatie pontificale, habile artisan de la politique orientale du pape et de ses actions en faveur de l'unité des chrétiens, ardent pacificateur entraîné dans une fatale entreprise belliqueuse: c'est une grande figure européenne et œcuménique du XIVème siècle.

(Traduction et libre adaptation de l'article de Daniele Stiernon publié dans "I Santi del Carmelo")