Amata Cerretelli (1907-1963)

Amata Cerretelli

Amata Cerretelli est née à Campi Bisenzio, près de Florence, le vendredi 11 janvier 1907, vers 21 heures, de Giuseppe et de Maria Isola Arrigoni. A sa naissance, elle ne pesait que mille cinq cents grammes ; ses parents craignant pour sa vie, elle fut baptisée immédiatement dans la paroisse Saint Etienne et fut appelée Amata (Aimée). Son enfance fut belle et sereine comme en témoigna Carmen Arini (née à Campi Bisenzio, le 3 décembre 1909) sa fidèle compagne avec qui elle partagea toute sa vie, et qui est l’une des sources les plus importantes pour connaître l’histoire de notre tertiaire.

A l’âge de sept ans, elle reçut la confirmation et, le 11 juin 1916, sa première Communion. Au moment de communier, il se passa un fait déplorable et inattendu : la sainte hostie tomba des mains du prêtre et la jeune fille commença à pleurer. C’est seulement après avoir communié qu’elle put retrouver son calme et se recueillir longuement en prière. Plus tard, elle reconnut dans ce fait un signe prophétique de ce que devait être sa vie, où amour et douleur allaient se mêler si profondément et si mystérieusement. Elle suivit la formation scolaire de son époque jusqu’à la cinquième année qu’elle termina avec succès en 1918. Elle commença à cette époque à souffrir de nombreuses maladies. Malgré leurs efforts, les médecins n’arrivaient pas à identifier exactement les causes de son état et donc à lui donner une thérapie satisfaisante. Des périodes de relative santé alternaient avec d’autres périodes où elle était tellement atteinte qu’elle était incapable d’une quelconque activité. Dès qu’elle se sentait un peu mieux, elle se remettait rapidement au travail, heureuse de rendre service à sa famille.

Mais Amata se souciait surtout de soigner sa vie spirituelle, par la fréquentation assidue de l’Eucharistie et en accomplissant divers services à l’égard des plus pauvres. Outre l’épreuve de sa santé toujours fragile, Amata dut souffrir de la situation économique de sa famille qui périclita à cause d’une accusation injuste envers son père ce qui conduisit à la faillite l’activité commerciale qui les faisait vivre et à la perte de tous leurs biens, notamment de leur maison. Son père fut faussement accusé de recel par le véritable coupable, un certain Giuseppe Sernissi. Le père d’Amata était au lit, malade depuis quatre mois déjà, lorsque la nuit du 2 février 1922, dix gendarmes débarquèrent chez lui à la recherche de la marchandise cachée dans sa maison, selon le témoignage mensonger de Sernissi. Après avoir fouillé toute la maison de fond en comble, les gendarmes ne trouvèrent rien ; cependant ils arrêtèrent le père d’Amata et le conduisirent en prison, où malgré les mauvais traitements, il ne cessa de clamer son innocence.

Chaque fois qu’on lui en accordait le droit, Amata se rendait auprès de son père pour le consoler et lui apporter ce dont il avait besoin pour se remettre de sa maladie. Mais celui-ci ne voulut rien pour lui seul, et obligea sa fille à prendre soin aussi de ses onze compagnons de cellule. Amata et sa mère connurent alors une vie très difficile, avec de nombreuses privations pour faire face aux importantes dépenses qu’entraînait l’aide qu’elles apportaient aux prisonniers. Cette dure épreuve de la prison prit fin avec le procès ; malgré l’insuffisance des preuves, le père d’Amata fut condamné à onze mois de prison ; les ayant déjà passés derrière les barreaux, il fut libéré. Mais l’injustice qu’il avait subie ne s’effaça jamais de son esprit, surtout à cause des conséquences sur son activité commerciale et le cercle de leurs relations qui se réduisit de manière impressionnante.

A cause de sa condamnation, Giuseppe Cerretelli perdit sa licence des produits du Monopole d’Etat, avec un grand préjudice économique qui lui fit perdre de nombreux clients. Amata supportait ses épreuves en s’abandonnant totalement à la volonté de Dieu. Elle encourageait sa mère qui souffrait particulièrement à cause de cette épreuve ; saisie d’angoisse, elle ne faisait que répéter : « Qu’allons-nous faire, maintenant que nous allons perdre travail et maison ? » Amata lui répondait : « Tu verras, maman, que Jésus ne nous quittera pas ! »

En 1925, à l’âge de 18 ans, la santé d’Amata tout à coup empira rapidement. La mère appela alors un prêtre pour lui donner les derniers Sacrements, le médecin ayant attesté qu’elle n’allait pas passer la nuit. Le prêtre lui apporta le Viatique, et promit de revenir une demi-heure plus tard pour l’Extrême Onction. Mais cela ne fut pas nécessaire, car dès qu’elle reçut la communion, la santé d’Amata s’améliora tout à coup et, au grand étonnement de tout le monde, elle put reprendre sa vie ordinaire, sans qu’on puisse toutefois parler d’une véritable guérison. A partir de ce moment, il lui arriva souvent d’avoir des pertes de connaissance qui duraient entre dix et vingt minutes, le cœur cessait presque de battre, elle était comme morte, ne réagissant à aucune impulsion. Quand elle se reprenait, c’était comme si une énergie extraordinaire s’était emparée d’elle, sans qu’on puisse pour autant expliquer quoi que ce soit.

Puis la situation économique de sa famille se détériora rapidement. Amata et ses parents durent quitter leur maison et, au mois de juin 1935, ils se transférèrent à la périphérie de Campi Bisenzio. Amata se rendait au centre-ville pour travailler avec Carmen et sa mère comme couturières. Quand la famille de Carmen, son amie, reçut elle aussi le décret d’expulsion, elle se trouva une autre maison où les deux familles s’établirent. C’est là qu’Amata demeura jusqu’au moment où elle se rendit à Prato chez la famille Gelli ; c’est là qu’elle mourut.

De 1936 à 1939, Amata fut longtemps souffrante et dut subir plusieurs hospitalisations et interventions chirurgicales, qui n’apportèrent pas de véritable amélioration, mais la firent souffrir énormément, comme l’ablation des amygdales sans anesthésie, le 1er décembre 1936. Le 10 mai 1937, après tant d’épreuves physiques et psychiques, elle eut le chagrin de perdre son père qui mourut soudainement. Amata demanda alors conseil sur la direction à donner à sa vie auprès de Soeur Béatrice du couvent des Bettines de Saint Martin, notamment en ce qui concernait la réponse à donner aux diverses demandes en mariage qu’elle recevait. La religieuse lui dit de ne pas penser au mariage, « car dans la maison de Dieu il y a beaucoup de demeures ».

Elle fit de nombreux travaux, se soumettant à des efforts et à des déplacements pénibles, étant toujours à la recherche d’une occupation stable, correspondant à ses possibilités. Mais la guerre planait sur l’Europe avec son cortège de chômage et de problèmes en tous genres. Elle se trouva plusieurs fois sous les bombardements, et une fois, en juillet 1944, elle crut mourir, mais s’en sortit avec une grande frayeur. L’épreuve la plus difficile fut la mort du frère de son amie Carmen, Arino, qui fut enrôlé de force par les militiens de la République de Salo (fascistes) et mourut à Sondrio en 1945. Au mois de novembre, elle accompagna Carmen dans un voyage difficile et aventureux afin d’aller prier sur la tombe d’Arino.

1948 est une étape décisive dans l’existence d’Amata : elle rencontre avec le père Agostino Bartolini, le premier janvier, au couvent des Carmes de Florence. Le Père Agostino était né à Le Salaiole dans la commune de Borgo San Lorenzo, le 6 août 1918. En 1934, il entra au couvent de La Castellina, où il commença sa préparation à la vie carmélitaine et sacerdotale, complétée par des études à Ravenne et à Florence. Après son ordination sacerdotale dans la cathédrale de Florence, le 29 juin 1945, il vécut dans divers couvents ; depuis 1969, il a fait retour à la Castellina, au service, à plein temps, du mouvement « La Famille ».

La rencontre avec ce bon père sera décisive pour l’avenir d’Amata et pour la naissance d’un mouvement laïc, qui se précisera lors d’un entretien que les deux eurent le 29 août de la même année à Borgo San Lorenzo. Dans le climat tendu de l’époque, (peu après l’attentat contre le secrétaire du Parti Communiste Italien, Palmiro Togliatti), ils pensèrent à un mouvement qui devrait travailler à dépasser les rapports humains basés sur la confrontation pour construire un climat d’entente fraternelle. Ce mouvement devait s’appeler « La Famille » ; Dieu serait le Père et tous les autres des frères, tous égaux dans le fondement de l’amour, l’entente, la collaboration et l’ouverture d’esprit et de cœur, l’attention aux plus pauvres.

Peu de temps après cette rencontre, le P. Agostino rédigea une « Règle de vie », un itinéraire spirituel pensé expressément pour Amata. Mais c’est seulement en 1955 que l’intuition de 1948 se concrétisa avec le premier noyau de « La Famille ». Ce groupe se réunissait tous les dimanches chez un membre du groupe, à tour de rôle. Les participants se rendaient à la messe, puis revenaient au lieu de la rencontre où l’on partageait une collation et l’on échangeait sur divers sujets de la vie. Suivait le déjeuner avec un moment de détente. Dans l’après-midi, c’était le moment de diverses pratiques de prière qui ne duraient pas moins de deux heures.

Un jour, après la communion, alors qu’elle était en oraison, Amata vit devant elle Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus qui lui dit : « Fais-toi tertiaire carmélitaine. » Amata confia la lumière à son Directeur qui donna son accord. Un dimanche, elle invita ses amies à entrer toutes dans le Tiers-Ordre Carmélitain. Quelques unes hésitèrent un peu, puis le 12 février 1958, dans l’église des Carmes de Pise, Amata avec son inséparable compagne Carmen et d’autres sœurs, reçut l’habit de tertiaire carmélitaine des mains du Père Agostino et prit le nom de Amata de Jésus. Le 9 mai de l’année suivante, toujours à Pise, elle fit sa profession. Amata ne cessa de dépenser son existence d’amour de Dieu et du prochain, jusqu’au début de 1963, lorsque sa santé, qui avait toujours été fragile, fut définitivement compromise. Elle mourut à Prato, le matin du 26 janvier 1963.

La vie spirituelle d’Amata fut dominée par un constant abandon à la volonté de Dieu, en accueillant en paix tout ce que la Providence permettait dans sa vie : « Je ne peux penser à demain, j’en deviendrai folle. Je prends la vie au jour le jour, comme Jésus me l’envoie. » Amata fut une âme de prière et de service fraternel. La source de sa grande charité fut sans doute sa grande assiduité à l’Eucharistie, à l’écoute de la Parole de Dieu, à la contemplation du Christ crucifié ainsi que sa filiale dévotion à la Mère de Dieu, surtout la prière du Rosaire.

Notre tertiaire vécut dans une profonde humilité, cherchant toujours à s’effacer, ne cherchant jamais des dons extraordinaires, invitant ceux et celles qui en voyaient en elle à regarder plutôt la grâce de Dieu à l’œuvre et à lui en rendre tout le mérite. Elle pratiqua une vie de mortification, vécut très pauvrement, et surtout accepta d’endurer ses innombrables souffrances matérielles et spirituelles en communion avec la passion du Christ. « Jésus a tant souffert pour moi, je ne peux pas prétendre d’aller au Paradis en carrosse ! Un peu de souffrance nous fait du bien, nous rend forts, nous maintient entraînés et jeunes. J’ai tant souffert dans ma vie, mais cela est pour moi une raison de confiance et de joie ; si je n’avais rien souffert ou très peu, j’en serais honteuse au jour du jugement devant Jésus, car je me verrais tellement dissemblable de lui. »

Amata fut une âme apostolique ; elle se dépensa toujours pour son prochain, par son attention aux malades, par l’effort de faire grandir l’entente entre les hommes poussant chacun à la pratique des vertus chrétiennes, à la prière et à l’écoute de la Parole de Dieu. « Son apostolat, comme le déclara le P. Agostino, fut caché mais très efficace : elle adressait à chaque personne qu’elle rencontrait l’exhortation à aimer le Seigneur, une parole de réconfort et d’espérance au milieu des peines et des difficultés de la vie, une parole rassurante dans les doutes les plus divers qui tourmentent les consciences. Partout où elle entrait, Amata portait la sérénité, la paix, le réconfort, l’amour de Dieu et une grande confiance en son aide. » Aux personnes qui lui demandèrent une fois pourquoi elle ne s’était pas consacrée au Seigneur dans la vie religieuse, elle répondit : « Je suis déjà consacrée à Dieu par le baptême et la confirmation… Par le baptême j’ai été consacrée à Dieu, par la confirmation, l’Esprit Saint est descendu sur moi, en imprimant sur moi un caractère qui ne s’effacera jamais. »

Elle se savait au service du Christ et de son Règne, en s’efforçant de réaliser le programme de vie que Jésus lui avait confié : « Fais-moi connaître, fais-moi aimer, porte la paix, porte l’amour, Aimée de mon cœur. » Notre tertiaire vivait des années à l’avance ce que le Concile Vatican II rappellera à tous les chrétiens : «L’apostolat des laïcs est une participation à la mission salutaire elle-même de l’Eglise : à cet apostolat, tous sont députés par le Seigneur lui-même en vertu du baptême et de la confirmation. Les Sacrements, surtout la sainte Eucharistie, communiquent et entretiennent cette charité envers Dieu et les hommes, qui est l’âme de tout apostolat. Les laïcs sont appelés tout spécialement à assurer la présence et l’action de l’Eglise dans les lieux et les circonstances où elle ne peut devenir autrement que par eux le sel de la terre. » (LG 33)

Dans les dernières années, le mouvement fondé par Amata, « La Famille », a connu un grand développement. Aujourd’hui, il est animé par un groupe d’une cinquantaine de frères appelé Communauté séculière ; son but est de veiller à la fidélité de la vie fraternelle, en se chargeant de la gestion des structures et en aidant les divers groupes dans leur fonctionnement. Elle est gouvernée par un Conseil de six membres élus par l’Assemblée Générale. Les tertiaires carmélitains sont très nombreux au sein de la Famille, on compte plusieurs centaines d’inscrits, la plupart sont jeunes ; ils sont sensibles aux valeurs de la spiritualité carmélitaine, comme la prière et l’approfondissement de la Parole de Dieu.

A l’entrée dans le Tiers-Ordre, les frères reçoivent un habit composé d’une tunique, du scapulaire et du manteau blanc de la Vierge qui est porté dans les cérémonies religieuses solennelles. Les nombreuses activités de « La Famille », ses divers groupes de prière, de vie communautaire, de jeunes et ses vocations religieuses et sacerdotales sont le fruit le plus beau de ce grain de blé enseveli dans la terre par sa participation à la passion du Christ, rendu puissant par la force de la grâce de la résurrection du Seigneur à laquelle notre foi nous fait croire et dont Amata Cerretelli a déjà reçu abondamment sa part.