Liberata Ferrarons

Liberata Ferrarons scan

Dans une Espagne en pleine déconfiture, entre guerres civiles et guerre de résistance à l’étranger, la chute de l’empire et les pénibles conditions économiques du pays, à Olot, en Catalogne, le 19 avril 1803, naît Liberata Ferrarons qui est baptisée, le jour même, dans l’église Saint Etienne martyr, en présence du père Jean, artisan tisserand, du grand père paternel, maçon, et du parrain, ouvrier agricole. A la future artisane, à son entrée dans la société des croyants, la Providence ne pouvait accorder meilleurs témoins que ces rudes ouvriers.

 

Alors que la mère, Thérèse Vivès, s’occupe de la maison, son père assure la vie de sa famille avec son travail de tisserand de chaussettes. Homme estimé de tous pour son honnêteté, sa foi, son endurance et sa compétence au travail.

 

La vie dans la famille Ferrarons est modeste et simple. Le dimanche, jour de repos dans une famille qui travaille durement, est tout consacré au Seigneur, à la messe, au catéchisme du soir, et à la visite des malades du village. Malgré le peu de moyens et de distractions, cette famille vit dans la joie, grâce au bonheur que répandent les enfants, Liberata l’aînée et ses deux petites soeurs, Félicité et Inès.

 

La petite mendiante

Un jour, de retour de son travail, Jean Ferrarons tombe malade et il ne se lèvera plus. Qui assurera maintenant le nécessaire à cette famille ? Cet événement va jeter sa famille dans la misère. La mère doit s’occuper du mari malade, les trois petites ne peuvent pas travailler, Liberata, l’aînée, n’a que six ans. Ne recevant aucun secours, ni des parents, ni des amis, ni des personnes riches, on décida de prendre une voie humiliante, la seule honnête qui restait: mendier.

 

Liberata, trop petite pour être embauchée quelque part, fut donc envoyée mendier le pain de la famille. De bon matin, avec un léger foulard sur la tête et les épaules, modeste et noble, la voilà tendant la main et formulant les supplications de la charité, pour elle, pour ses petites soeurs, pour son père malade; hiver et été, sous la pluie ou dans la poussière.

 

A six ans, le poids de la famille repose entièrement sur elle, sur ce petit être timide. Les gens n’ont pas le courage de dire non à cet être frêle qui implore un peu de pain.

 

A l’époque où Liberata allait mendier son pain, une fois, elle tomba malade et fut remplacée dans la corvée de la quête par sa petite soeur Félicité. A son retour, Liberata, pleine de tendresse, lui demanda:”Tu dois être très fatiguée avec tout ce poids, ma petite soeur, n’est-ce pas?” “Vraiment - répondit-elle, émerveillée de la chose - je ne suis pas fatiguée.” “Tu as bien raison, - ajouta Liberata - je sais qui t’a aidé à porter ton fardeau!” C’est là un trait spirituel de sa personnalité charitable déjà présent en son enfance. Par la prière, de manière invisible, elle s’était pressée d’accourir à côté de sa petit soeur, pour l’aider à porter le sac.

 

 

 

La petite ouvrière

 

Mais dès qu’elle eut sept ans, elle se mit à chercher un travail pour ne plus être soumise à cet humiliante situation; dans le dessein de gagner honnêtement sa vie et le pain pour sa famille.

 

A huit ans, elle est embauchée comme tisserande dans une usine de Saint Jean aux Fonts, à environ une lieue d’Olot. C’est ainsi que tous les matins, à l’aube, elle se mettait en route pour faire presque cinq kilomètres, et le soir c’était le même trajet.

 

A un âge où les enfants ne pensent qu’à jouer et pleurent pour la plus petite contrariété, Liberata faisait à pieds dix kilomètres par jour, par n’importe quel temps et passait sa journée au métier à tisser.

 

Liberata grandissait ainsi dans la pauvreté et la fatigue; elle n’était pas moins une fille charmante: de taille élancée, aux formes bien dessinées, son aspect extérieur contrastait singulièrement avec sa maigre nourriture quotidienne. Elle avait de grands yeux noirs et des cheveux noirs divisés par une raie au centre.

 

Un modeste voile blanc couvrait son front et descendait sur ses épaules. Toute sa personne était couverte d’un habit sombre qui mettait en valeur ses belles mains aux doigts bien fuselés. Elle avait noble allure avec sa marche régulière, ni trop lente ni trop pressée.

 

 

 

Tertiaire carmélitaine

 

Liberata n’a que 14 ans, quand son père quitte la terre. Tout malade qu’il était, il n’avait cessé d’être pour sa famille un exemple, surtout de pleine soumission à la volonté de Dieu. Comme il l’avait annoncé à son confesseur, il meurt le 15 juillet et le lendemain il est enseveli dans l’église des Carmes. Il ne laissait aucun bien terrestre à ses enfants, mais le témoignage d’une vie de foi et de dévouement, vie nourrie d’une grande dévotion à Notre Dame du Mont Carmel.

 

C’est sans doute à l’occasion de l’adieu de son père, que Liberata s’engage à aimer la Vierge sous le titre de Notre Dame du Mont Carmel, à revêtir le saint Scapulaire et à en diffuser la dévotion avec sa vie et son exemple, comme l’avait fait son père. Depuis l’enfance, Liberata avait pratiqué une tendre dévotion à la Vierge Marie. Elle ne sortait jamais de sa maison sans passer par le sanctuaire de la Vierge de Tura y faire sa visite quotidienne, chaque fois que le temps le lui permettait.

 

C’est en raison de sa dévotion mariale, qu’elle s’inscrivit au Tiers-Ordre Carmélitain. Elle revêtit l’habit du Carmel et fit sa profession de tertiaire, le 26 décembre 1819, avec une grande allégresse intérieure. A partir de ce jour, elle fréquenta assidûment l’église des Carmes. Le Père Carme, son confesseur, témoignera de son grand zèle à répandre les privilèges du Scapulaire de la Vierge. Elle en confectionnait et en avait toujours en réserve pour les donner à tous ceux qui allaient lui rendre visite dans sa chambre de malade, car elle profitait de toute occasion pour recommander cette dévotion.

 

 

 

Une vie de travail et de prière

 

Dans son travail, elle était très capable et apprenait facilement, à tel point qu’elle devint rapidement chef de salle et maîtresse des nouvelles qui avaient besoin d’être accompagnées dans l’apprentissage du métier.

 

Les ouvrières lui obéissaient volontiers et craignaient ses reproches qui ne concernaient pas seulement les tâches du travail mais aussi leur conscience professionnelle. Elle leur rappelait que le travail ennoblit et améliore la vie, parce qu’il est la base du bonheur de la famille. Elle voulait qu’elles ne perdent pas de temps, mais travaillent avec empressement. Elle réprimandait celles qui osaient prononcer de gros mots ou s’engager dans des discours indécents.

 

De temps en temps, elle récitait à haute voix quelque prière ou entonnait un chant religieux, et ses compagnes la suivaient. Au son de la cloche de midi et du soir, se levait de l’usine la prière de l’Angelus. C’est ainsi que pour elle et les ouvrières qui lui étaient confiées, le travail se transformait en prière et la prière en travail.

 

Fille très intelligente, Liberata brûlait du désir d’apprendre à lire et de se faire une culture. Elle profita de la bonté d’un séminariste qui venait la trouver et qui lui apprit à lire et à écrire. Le maître fut surpris par la rapidité d’apprentissage de son élève qui pouvait enfin s’appliquer à ce qu’elle désirait le plus: lire les vies des saints.

 

Liberata continua son existence de sacrifice assurant la vie de sa famille. Jusqu’à vingt ans, elle fera chaque jour la route de Saint Jean des Fonts : 3500 kilomètres par an, plus de 35 mille kilomètres dans les dix ans de travail ininterrompu dans cette entreprise.

 

Il faut ajouter qu’après le travail, elle revenait à la maison, non pas pour se reposer, mais pour se mettre au service de sa mère et de ses soeurs. Ce n’est qu’après le travail de la maison, qu’elle pouvait lire, apprendre les leçons et prier jusqu’à ce que le sommeil la prenne en ses bras.

 

Dans sa condition de besoin, on aurait pu penser que le jour du dimanche elle aurait pu en profiter pour arrondir ses maigres revenus. Mais pour elle et sa famille, le dimanche était un jour sacré. C’est ainsi que, toute petite, en ce jour propice pour mendier, elle n’avait jamais profité des rassemblements des gens mieux disposés pour quémander son pain. Et maintenant qu’elle travaillait, elle aurait pensé commettre un sacrilège et voler le Seigneur en l’occupant à d’autres choses qu’au repos et à la louange de Dieu.

 

Ce jour consacré au Seigneur, elle le passait dans les pratiques de piété, une ou plusieurs messes, avec toujours de longs moments d’action de grâces, de prière silencieuse devant le Seigneur. Ce jour de fête, malgré sa très pauvre garde-robe, elle tenait à s’habiller avec soin, non pas pour paraître devant les hommes mais par respect pour la majesté de Dieu.

 

Les après-midi, elle n’allait pas chercher les divertissements, mais les consacrait toujours au Seigneur. Le P. Butinà nous donne à ce propos ce témoignage. “Sur Olot se lève une montagne qui rappelle le cratère d’un volcan éteint. Sur le sommet, se trouve un petit temple, auquel on parvient par un long sentier parsemé de chapelles ou oratoires qui représentent les stations du Chemin de Croix et conduisent à la cime du Montsacopa.

 

Là, par ancienne coutume, se réunissaient les fidèles pour méditer les peines subies par le Seigneur dans le dernier jour de sa vie, acquérant ainsi les nombreuses indulgences et trésors de grâce associés à ce pieux exercice.

 

Sur le soir de chaque jour de fête, quand il n’y avait d’autres rites ou solennités à quoi assister dans les églises du bourg, Liberata montait là-haut accompagnée d’autres jeunes filles, animées par le même désir de s’instruire à l’école de la croix.

 

A genoux, par terre, devant les pieuses images, elle alternait la lecture des souffrances de Jésus aux soupirs ardents, alors que son visage était baigné d’abondantes larmes. Telle était la ferveur qui émanait d’elle, que tous les participants étaient émus de componction.”

 

Liberata s’était engagée par des voeux à vivre en totale pauvreté, obéissance à ses supérieurs spirituels et chasteté parfaite dans le Tiers-Ordre Carmélitain. Elle les vivait avec grande générosité. Jeune fille, elle évitait tout ce qui pouvait mettre en danger sa vertu.

 

Elle marchait toujours la tête haute et le regard modeste. Un jour, elle rencontra une fille qui marchait la tête basse et s’écria:”Sainte Thérèse disait: tête haute et coeur sincère!”

 

Le soir, à la fin du travail , elle montrait un empressement extraordinaire à sortir de l’usine et à s’en aller toute seule, en laissant derrière elle ses compagnes: elle ne voulait pas que les petits copains des filles s’approchent d’elle.

 

Une fois, sur la route, s’approcha d’elle un jeune garçon qui lui déclara son amour et son désir de l’épouser. Liberata répondit avec politesse mais fermeté qu’elle n’avait pas l’intention de se marier. “En outre, vous devez savoir que je suis malade” ajouta-t-elle. Mais puisque l’autre insistait, Liberata garda le silence et ne lui répondit plus.

 

Un autre jour, ce même jeune s’approche d’elle et se met à marcher à son côté, lui renouvelant son désir. Liberata alors se détourne et prend une autre route.

 

 

 

Apôtre de charité

 

N’ayant pas les moyens de faire la charité matérielle, elle s’évertuait à aider les autres de ses ressources spirituelles. Elle poussait les jeunes filles au confessionnal, les accompagnant, quand il fallait, pour les encourager.

 

Un monsieur impénitent ne résista pas longtemps aux sollicitations affectueuses de Liberata, et finit par se confesser, communier et devenir un fervent dévot de Notre Dame du Mont Carmel, qu’il invoqua jusqu’aux derniers instants de sa vie.

 

“Quand elle travaillait à l’usine, alors qu’elle était maîtresse des tisserandes, une ouvrière commit des fautes graves endommageant la chaîne et les fuseaux. Liberata en fut inculpée; elle ne se défendit pas ni accusa la véritable fautive. Mais le coup fut si fort pour sa sensibilité qu’elle s’évanouit et il fallut beaucoup de temps pour la faire revenir à elle. En reprenant ses sens, elle apparut toute souriante, ce qui fit oublier tout ce qui venait de se passer, sans plus rechercher de coupable.

 

Elle invitait toujours au pardon:“Peu m’importe, disait-elle, ce qu’on dit de moi; ce qui m’angoisse c’est l’offense faite à Dieu. Pour ma part, je pardonne de bon coeur. Ne sais-tu pas que c’est bien plus noble, digne et beau de pardonner que de se venger? La vengeance n’exige pas de mortification, de fatigue et de sacrifice, alors que savoir pardonner, c’est une chose difficile et lourde, mais elle vaut beaucoup plus.

 

L’homme fort est celui qui sait pardonner. Regarde le grand vengeur de ses ennemis, Jésus Christ qui, pendu à la croix, avant de mourir, pardonne à ses persécuteurs, triomphe, non pas en se libérant de la mort, mais en gagnant à sa cause l’armée généreuse des hérauts de l’Eglise, les glorieux martyrs et les bons chrétiens qui, à la misérable et lâche vengeance, préfèrent le pardon.”

 

Sa charité se manifestait surtout envers les pauvres et les petits.

 

Elle prit sous sa protection un petit sourd-muet, l’aidant et le défendant. Comme il arrive souvent dans ces cas, ce petit était le souffre douleurs de ses compagnons; celui-ci courait alors se réfugier chez Liberata, qui le consolait et l’aidait à faire face à ses compagnons. C’est grâce à elle qu’il trouva la force de ne pas désespérer et de réussir dans la vie.

 

Son apostolat auprès des enfants était remarquable. Elle réunissait auprès d’elle les petites filles, leur expliquant le catéchisme et les préparant à la première communion.

 

Durant le temps de Pâques, elle se transformait en héraut de la réconciliation, courant partout pour rappeler à tous le sacrement de la confession, les heures des célébrations, en poussant les paresseux, en exhortant tous à accomplir le devoir du précepte pascal. Donnant à tous les indications précises sur le prêtre qui attendait dans telle ou telle église selon les inclinations des fidèles. L’ouvrière se transformait ainsi en une parfaite collaboratrice des prêtres.

 

Elle ne perdait pas l’occasion d’écouter les conférences, les homélies et les panégyriques. Elle les retenait autant que possible et les répétait ensuite aux compagnes et aux amies qui n’avaient pas eu la possibilité de se rendre à l’église. Elle avait une dévotion particulière pour les âmes du Purgatoire, et cela en raison de sa grande charité pour ces frères délaissés.

 

 

 

Vie spirituelle

 

La vie spirituelle de Liberata ne se basait pas sur des pratiques mièvres, compliquées ou originales, mais sur les fondements solides du christianisme. Ses exercices extérieurs de la religion étaient animés d’une profonde vie contemplative, toujours conduite par la présence de Dieu.

 

Le Sacrement de l’autel a été la dévotion centrale de sa vie. Elle assistait à la célébration eucharistique toutes les fois qu’elle le pouvait. Il n’y avait pas de jour sans que, le matin ou le soir, elle ne rendit visite au Saint Sacrement. Communion eucharistique et visite du très Saint Sacrement ont une valeur particulière si l’on pense que la communion quotidienne n’était pas du tout encouragée, par l’esprit janséniste encore dominant. Mais Liberata se laissait conduire par son coeur et son amour.

 

Nous pouvons donc comprendre sa grande souffrance, quand elle sera privée de l’intimité avec le Seigneur qu’assure ce sacrement, à cause de la maladie; elle y remédiait par la pratique de la communion spirituelle. Ses confesseurs lui portaient souvent la communion, à sa plus grande joie.

 

Liberata nourrissait une dévotion particulière à la très Sainte Trinité. On peut s’étonner de cette dévotion dans une fille sans culture théologique. Mais celle-ci est propre aux âmes dévorées par l’amour de Dieu, par les plus hautes mystiques, consumées dans le brasier du mystère de Dieu.

 

Depuis son enfance, elle fut attirée par ce mystère. Elle considérait la Très Sainte Trinité comme la source de toutes les grâces qui descendent sur terre. Tous les jours elle répétait, se confondant avec les anges, les “Sanctus”, que saint Paul de la Croix appelait “la chanson du Paradis”.

 

Sa prière préférée était la suivante:”Gloire et bénédiction à la très Sainte Trinité pour les grâce accordées à tous les esprits angéliques et répandues dans les coeurs des hommes. Bénédiction, honneur et gloire à la Très Sainte Trinité pour les siècles des siècles.”

 

Elle recommandait cette prière à tout le monde, qui devint populaire dans sa ville d’Olot. Elle la suggérait pour les neuvaines, accompagnée de grande confiance dans la Trinité. A celui qui n’arrivait pas à la retenir par coeur elle suggérait de réciter trois fois le “Credo”, le “Gloria Patri” et la “Salve Regina”, avec la prière jaculatoire:“Je crois en la très Sainte Trinité, je désire voire la très Sainte Trinité, Dieu saint, Dieu fort, Dieu immortel! Seigneur, libère-nous de tout mal.”

 

Elle accomplissait souvent avec grande piété la pratique du chemin de croix. Comme tous les mystiques, elle exhortait à la méditation de la Passion du Seigneur. Elle y voyait le meilleur moyen d’accomplir la plus excellente offrande à Dieu, le plus propice pour obtenir la conversion des pécheur, le pardon des péchés et la libération des âmes du Purgatoire.

 

 

 

Les prodromes de la maladie

 

Devenue sans doute plus expérimentée dans son travail et aussi plus forte pour le trajet, voilà qu’elle est frappée d’une maladie mystérieuse. Après dix ans de travail fidèle et exemplaire dans l’usine de Saint Jean de Fonts, n’ayant plus l’énergie nécessaire, elle doit abandonner son emploi et ses amies.

 

Elle fut embauchée par l’usine Gou, où elle passa trois ans. Enfin, sur demande insistante de Madame Fonosas, femme de l’entrepreneur Carbò, elle commença à travailler dans l’entreprise de celui-ci.

 

Liberata avait accepté l’offre généreuse de cette dame à la condition d’être seule à travailler au métier. Dans le silence et la solitude, Liberata pouvait ainsi mieux prier et mieux travailler, ne devant plus perdre de temps pour surveiller les jeunes ouvrières.

 

La qualité de son travail faisait l’admiration des clients de l’usine. Connaissant les conditions précaires de sa santé, on lui permit d’arriver plus tard au travail, son adresse compensant largement le temps perdu.

 

Mais son existence jusque là rythmée par le travail et la prière, et alors que sa santé se détériore, est de plus en plus éprise d’un grand désir d’intimité avec le Seigneur. Elle va ainsi au bout de l’exigence qu’elle-même rappelait aux ouvrières : “Mains au métier et coeur à Dieu!”.

 

 

 

Clouée au lit

 

En 1829, Liberata fut contrainte de quitter le travail, par souci de conscience, ne pouvant plus l’accomplir à cause de sa faiblesse, due à la maladie qui la tourmentera jusqu’à la mort. La veille de l’Ascension, elle dit à son patron qu’elle ne viendrait plus travailler. En effet, le jour de l’Ascension, elle le passa au lit. Elle put se lever encore quelques rares fois et sortir de sa maison, mais bientôt elle fut clouée au lit.

 

En 1835, c’est la guerre civile : d’un côté ce sont les libéraux et de l’autre les carlistes. A Olot aussi furent dressées des barricades. Liberata depuis six ans est malade et obligée de garder le lit. Le danger étant grave, sa famille fut obligée de se déplacer dans une autre localité.

 

Ne pouvant pas marcher, Liberata fut transportée sur sa pauvre paillasse. Les six personnes qui se chargèrent de cette besogne s’étonnèrent d’arriver si vite et de ne pas avoir senti la plus petite fatigue. C’est qu’elle ne pesait pas lourd, consumée qu’elle était par la terrible maladie. On lui donnait encore quelques jours de vie. Durant le trajet, une foule s’était pressée autour des porteurs, désireuse de voir celle qu’on appelait déjà “la sainte”.

 

Pourquoi toute cette souffrance? Pour Liberata il n’y a pas de doute possible. C’est qu’elle a offert sa vie pour réparer les péchés des jours terribles de la guerre civile d’Espagne et pour les péchés du monde entier. Il ne s’agit pas d’une immolation générique, mais d’une volonté définie qui exprime l’exigence de son esprit et la conscience de sa destinée, une vocation qui informe tous ses actes et ses pensées et la soutient durant les treize terribles années de sa maladie.

 

Nous avons la confirmation de ce que nous venons de dire dans le souci qui l’habite, en se préparant à quitter ce monde. Elle veut que sa fonction ne cesse pas dans l’Eglise, mais que quelqu’un puisse reprendre son flambeau. Sur son lit de malade, elle s’adresse alors à sa soeur Félicité lui demandant si elle veut continuer son oeuvre de réparation, se chargeant de la croix qu’elle va bientôt déposer.

 

Félicité, dans sa simplicité, lui déclare qu’elle accepterait toute souffrance, mais elle ne sait pas si elle en est digne et prête; elle craint de faillir dans l’épreuve.

 

Liberata s’adresse alors à Inès, avec la même demande. Celle-ci accepte sans hésiter. Comme si elle avait accompli son dernier acte, Liberata peut mourir tranquille. Mais elle n’est pas encore ensevelie, qu’Inès tombe malade, et gardera le lit vingt ans. C’est donc une destinée de famille qui se poursuit, après les six ans du père et les treize de Liberata. Trois patients, les filles surtout, décidés à offrir leur vie en sacrifice pour éviter à la pauvre Espagne de nouvelles tragédies.

 

La maladie de ces êtres n’est donc pas seulement un fait médical ou pathologique, il y a davantage. Les médecins eux-mêmes s’en rendent compte, car l’état de la malade et les souffrances endurées vont au-delà de tout ce que la science médicale considérait comme possible.

 

 

 

Témoignages des médecins

 

Les médecins qui la soignèrent nous ont laissé un tableau clinique de ses affections et de ses souffrances difficile à croire si ce n’étaient des témoignages sous serment, comme celui de son médecin traitant, Raphaël Prat.

 

En 1844, deux ans après la mort de son extraordinaire patiente, il témoignait ainsi:“Je déclare avoir soigné durant vingt ans, depuis 1822, Liberata Ferrarons, qui cette année-là accusa une remarquable palpitation cardiaque avec oppression à l’entrée de l’estomac, très peu d’appétit, des douleurs étranges au foie qui, au toucher, présentait un gonflement solide, une pâleur du visage, des flux insuffisants et irréguliers, une fatigue pour le plus petit effort, jusqu’à être obligée de se mettre au lit de temps en temps pour plusieurs jours.

 

Cet état général dura sept ans, après lesquels les symptômes s’aggravèrent; j’ai dû la soigner durant treize ans encore, affligée par des inexplicables souffrances, supportées avec une admirable résignation...

 

La douleur du côté du foie, régulièrement grossi, était tellement forte, à certains moments, qu’elle ne lui permettait pas de respirer, provoquant des essoufflements, l’empêchant même de rester assise sur le lit. Le côté du foie était si dur et volumineux qu’il semblait cacher à l’intérieur une chose comme la tête d’un enfant. Cette déformation l’obligeait à se tenir couchée sur le côté droit; si elle tentait une autre position, les spasmes se faisaient si insupportables qu’on craignait de la voir mourir d’un moment à l’autre.

 

Elle resta dans cette position trois ans et demi, sans aucun changement, ni pour les évacuations, ni pour prendre de la nourriture. Néanmoins, malgré la dure paillasse sans laine - la pauvreté de la famille ne le lui permettait pas - on ne vérifia jamais de plaies, ni de mauvaise odeur...

 

Elle avait toujours un très fort mal de tête: il suffisait d’une petite rumeur, d’un coup à l’improviste, de cris pour lui provoquer immédiatement des vomissements. Une lumière soudaine dans sa chambre toujours sombre lui procurait de la souffrance aux yeux, et souvent elle s’évanouissait...

 

Souvent elle restait sans pouls et sans souffle, ou ils étaient à peine perceptibles. Ces états duraient parfois une heure ou plus. Durant plusieurs années on ne put écouter clairement le son de sa voix, toujours très faible.

 

Si on met de côté la peine pour sa maladie, c’était un plaisir de l’écouter dans ses états de délire. Elle parlait alors de Dieu, de la Trinité, du ciel, de ses bienfaiteurs, des prêtres. Elle disait: “Allons donc, tous au ciel, tous au ciel!” En ces moments, elle parlait avec force; malgré sa grande faiblesse et l’impossibilité ordinaire à mouvoir les bras, elle les agitait alors avec un tel élan,tandis que ses yeux étaient fixés au ciel : il semblait qu’elle allait se lever d’un moment à l’autre. Cela durait jusqu’à épuisement de ses forces, après quoi elle tombait sur le lit dans un bain de sueur.

 

Dans cet état, augmentait son pouls et la chaleur de son corps, habituellement peu perceptibles. Cette forme de délire lui arriva plus souvent au cours de ses derniers mois. En ces moments, elle ne vomissait pas, mais se montrait très joyeuse : c’était alors une jouissance spirituelle. Beaucoup venaient la voir en cet état de ravissement.

 

Elle était devenue si maigre qu’elle était plutôt un squelette qu’un être vivant...

 

Au milieu de tant de souffrances, de tant de peines et misères, je n’ai jamais entendu de sa bouche un gémissement, une imprécation ou un cri de désespoir; jamais un mouvement d’impatience ou de découragement. Ses paroles étaient toujours imprégnées de patience, de réconfort et d’amabilité, elles étaient capables d’émouvoir et d’attendrir le coeur le plus endurci.

 

A plusieurs occasions, elle me consola de mes tristesses et, souvent, je suis allé chez elle pour y passer un peu de temps et me distraire de mes contrariétés; j’en fus toujours réconforté.

 

Une nuit, ma femme eut une crise d’asthme et d’essoufflement, je craignis qu’elle ne meure en mes bras. J’allai très tôt trouver Liberata qui me demanda la raison de ma visite extraordinairement matinale. Je lui racontai la mauvaise nuit passée par la santé de ma femme, en ajoutant que si la même crise se répétait - ce qui arrive souvent dans ces maladies - elle en serait sûrement morte. Liberata me répondit :’ Courage, ne désespérez pas. Ayez confiance en Dieu, ce mal ne se répétera pas.’ Et il en fut ainsi...

 

Je lui ai donné de nombreux médicaments. En une seule nuit, une fois, elle prit 4 graines d’opium. Dans plusieurs occasions, me trouvant avec le prêtre Don Joachim Masmitjà près du lit de Liberata ou dans son appartement, je lui fis remarquer qu’on ne sentait jamais de mauvais odeur comme il arrive souvent dans ces longues maladies, surtout en la dernière période de vie. Je lui exprimai mon opinion que cela ne pouvait pas se vérifier si longuement par de seules causes naturelles.”

 

Un chirurgien de la ville, le Docteur Jérôme Gelabert, qui la visita durant huit ans, de 1834 à sa mort, confirme les déclarations de son médecin traitant. Il affirma entre autre:”Je n’ai jamais vu un patient frappé de tant des maux étranges si graves et si persistants. Je peux affirmer qu’au cours de mes 24 ans de profession je n’ai jamais rencontré un malade semblable à elle, et je ne crois pas qu’il puisse y en avoir pour vivre ainsi avec les seuls moyens naturels...

 

Le jour de sa mort, le 21 juin 1842, son visage apparut beau et souriant, plus aimable encore que durant sa vie; la peau prit une couleur d’albâtre et tout le corps resta flexible: c’était une grande joie de la contempler. Une grande foule était accourue la voir.”

 

A Olot se trouvait un troisième médecin, celui-ci ne croyait pas à tout ce qu’on disait sur l’état de santé de Liberata, le croyant fruit d’un fanatisme collectif. Mais lorsqu’il la visita avec le médecin traitant, il changea d’avis, et il affirma qu’il était “humainement impossible de vivre tout ce temps dans un tel état, avec les seules ressources de la nature”.

 

 

 

Témoignages des confesseurs et directeurs spirituels

 

Liberata était accompagnée spirituellement par les Pères Carmes, qui parfois lui portaient aussi une aide matérielle, soulageant la grande pauvreté dans laquelle vivait la famille Ferrarons. Elle fut visitée surtout par le P. Antoine Bonavie, directeur du Tiers-Ordre Carmélitain. Le Père Sigismonde Puig l’appelle “une petite sainte”.

 

Comment pouvait-elle supporter ces douleurs et demeurer toujours calme et souriante, immobile sur sa paillasse? C’est qu’elle avait des vertus héroïques! Liberata a vécu sa vie dans une extrême simplicité et pauvreté, anticipant l’enfance spirituelle d’une Thérèse de Lisieux de la fin du siècle. Elles diffèrent pour leur champs d’action: le monde pour la première, le cloître pour la seconde.

 

La mission de ces deux âmes de choix a un point de contact significatif: Thérèse promet qu’après sa mort elle enverra une pluie de roses et aidera toutes les âmes, surtout dans les missions. Durant 26 ans, Liberata avait fait de son usine et de son village son champ d’apostolat, tombée malade, elle le continuera par l’offrande de sa souffrance durant treize ans et, proche de sa mort, elle formule une promesse semblable à celle de Thérèse.

 

Son confesseur lui demanda un jour:”Comment ferons-nous sans toi? Comment ferons-nous dans les dangers et les troubles publics?” Souriant, avec beaucoup de modestie, mais aussi grande assurance, Liberata répondit:”Si c’est la volonté de Dieu, que je puisse m’envoler au ciel, de là je serai plus attentive et vigilante; je promets - surtout pour ceux qui m’ont aidé - une spéciale et efficace protection.”

 

A sa mère, qui était triste pour toutes les souffrances de sa fille, elle dit un jour:”Mère, ne sois pas en peine pour mes maux et nos privations: acceptons le dessein de la Providence, baisons avec amour les mains de Dieu. Il sait ce qui nous convient le mieux.”

 

Un jour, quatre jeunes, attirés par ce qu’on disait d’elle, voulurent aller la voir. Mais au moment d’entrer chez elle, l’un d’entre eux y renonça et resta dehors. Dès que les trois amis entrèrent dans la petite chambre de Liberata, celle-ci les accueillit avec sympathie, et, en souriant, leur dit:”N’étiez vous quatre? Où est-il le quatrième qui manque?” Les trois furent surpris, mais elle insistait:”Que l’un de vous aille le chercher et lui dise de monter sans crainte: j’en ai en abondance, voyez - en indiquant les Scapulaires. S’il ne l’a pas, je vais le lui donner.” Les jeunes comprirent alors la raison qui tenait dehors leur compagnon; ils se renseignèrent auprès de lui et la chose était comme l’avait dit Liberata.

 

Les confesseurs de Liberata, témoins oculaires et destinataires de ses secrets intimes, ont affirmé que la chambre de Liberata était devenue une “Colonie du Paradis”. La chambre de cet ange transfiguré par la souffrance était devenue un coin de ciel. Dans ces rencontres célestes, elle puisait la force qui lui permettait de tenir.

 

La figure la plus habituelle de ses visions est une délicieuse et candide “brebis”, symbole sous lequel se cache notre malade. C’est ainsi que l’appelaient Jésus, la Vierge et d’autres habitants du ciel qui conversaient avec elle. Par contre l’enfer l’appelait “l’enfant terrible”, car capable de résister aux attaques les plus violentes du Mauvais.

 

Elle eut des visions de la Trinité, mystère qu’elle vénérait de manière particulière. Le Père éternel lui apparaissait sous la forme d’un vénérable ancien, tout bonté et tendresse. Le Fils sous la forme d’un pauvre bénissant la nourriture qu’elle prenait, ou d’un prêtre qui venait lui porter la communion. D’autres fois elle le vit monter au Calvaire sous le poids de la croix, l’encourageant à poursuivre avec lui son chemin de croix.

 

L’Esprit Saint lui apparaissait sous forme de blanche colombe, se promenant tranquillement dans sa chambre ou se posant sur sa tête pour lui infuser ses dons, surtout ceux de la science et du conseil, dont elle se servait si bien, en conseillant beaucoup d’âmes qui venaient à elle demander de l’aide.

 

Le P. Antoine Bonavia, carme, son confesseur durant 17 ans, avait écrit deux volumes de mémoires sur sa patiente, chacun de plus de trois cent pages. Malheureusement dans les jours néfastes de 1835, tout a été perdu. Il ne nous reste que quelques lettres du P. Louis Vila au P. Bonavia, qui, à la prière de celui-ci, avait accepté d’être, pour sept ans, le confesseur de Liberata, au temps où le P. Bonavia fut chassé de son couvent par l’exclaustration, ce qui dura jusqu’à 1840.

 

En décembre 1835, il écrivait :”Qu’il soit rendu grâce au très Haut pour sa souveraine bonté de vous avoir obligé, père, à m’imposer d’écouter les confessions de Liberata. Tout le temps que je passe avec elle, peu ou beaucoup, je suis toujours émerveillé de son intimité avec Dieu.

 

Les jours du 9 au 23 de ce mois, furent pour moi des moments inoubliables. Dieu seul, et la Vierge très sainte, savent combien ils furent utiles et profitables pour moi. Je dois la remercier du bonheur que j’ai eu de connaître une créature si extraordinairement privilégiée. Nous devons remercier le Seigneur qui l’a faite grandir dans notre ville.”

 

Le 21 avril 1836:”S’il m’était possible de confier, père Antoine, à la plume ce que j’ai vu et entendu en ces jours tout le monde en serait étonné. Durant quatre heures, j’ai vu des choses si divines que je puis assurer, comme saint Paul, que personne n’a jamais entendu de telles merveilles, et qu’aucune langue d’homme ne pourrait les exprimer.”

 

Au P. Vila succéda le révérend Masmitjà. Celui-ci nota, jour après jours, tout ce qu’il observait dans sa pénitente. Il put ainsi rédiger un rapport détaillé qu’il envoya à Rome. Dans cette relation nous pouvons lire:”Depuis ma première visite, je fus étonné par elle. Je la plaignais pour sa grand pauvreté, pour l’abandon dans lequel elle était laissée par ses parents, et surtout, pour sa très douloureuse maladie.

 

Mais elle, avec calme de sa voix faible, me dit:’Vous ne devez pas me plaindre: ce que je souffre est bien mérité, mes péchés méritent seulement des peines et des tourments; la pauvreté et l’abandon ne m’affligent pas, car j’ai toujours eu devant mes yeux ce qu’à souffert Jésus. Ce qui m’afflige, ce sont les privations et les désagréments que je cause à ma mère et à mes soeurs. Tout le reste ne m’importe pas.’ En l’écoutant, je restai si étonné que je n’avais pas de paroles à lui répliquer.”

 

“Quand, en dépit de mon inexpérience, et mes craintes, j’ai pris la direction de cette âme privilégiée, ce qui fut, le 25 février 1841, en la visitant, un jour, je la trouvai ravie en extase. A un certain moment, elle fit une révérence avec la tête, croisa les bras, et tandis que ses yeux étincelaient, elle répéta:’Mon Seigneur, je ne peux pas m’agenouiller’. En esprit elle se trouvait devant le choeur de l’église paroissiale.

 

‘Quand, ma petite brebis, viendront me prendre d’ici pour que je puisse venir à toi? Entre toi-même dans le sanctuaire, ma petite brebis’. Mais elle résistait, déclarant son indignité, et toujours elle répétait:’Seigneur je ne suis pas digne d’entrer dans ta maison...’

 

Et voici qu’après avoir dit ces paroles, elle ouvre la bouche, sort sa langue et la rentre comme quand on communie, restant ensuite dans un profond recueillement en action de grâce. D’autres fois s’est vérifié le même phénomène, le Seigneur lui-même lui avait donné la Sainte Communion...”

 

La Vierge Sainte lui apparaissait souvent, lui offrant l’Enfant Jésus qui, les bras ouverts, montrait son désir d’être accueilli dans celles de Liberata. Mais Liberata s’en défendait, exprimant son indignité, et attendant que le confesseur le lui permette.

 

Le P. Vila, en écrivant au P. Bonavia témoigne:”Un jour, dans sa chambre, je fus témoin d’un entretien entre elle, saint Pierre d’Alcantara et sainte Thérèse de Jésus qui s’efforçaient de la convaincre à prendre dans ses bras l’Enfant Jésus; mais elle ne cédait pas, en disant ne pas mériter une telle faveur.” Le P. Bonavia de sa retraite forcée, lui écrivit alors que, par obéissance, elle devait prendre dans ses bras l’Enfant Jésus que la Vierge ou les saints lui présentaient.

 

Souvent, en méditant la Passion du Seigneur, Liberata entrait en extase et participait avec grande intensité aux peines et aux douleurs de Jésus; elle en sentait les coups de fouet, les pointes des épines, les tortures de la croix, la soif, l’abandon, les angoisses de la mort. Cela lui arrivait surtout le vendredi; alors ses douleurs se faisaient plus intenses, son corps prenait une couleur cadavérique, sa bouche plus desséchée, et elle était accablée de tristesse, crainte et angoisse.

 

Dons particuliers

 

Liberata fit preuve de dons particuliers. Un jour une femme, afin d’éviter les profanations courantes durant la guerre civile, ordonna à ses serviteurs de jeter au feu une vieille image de l’”Ecce Homo”.

 

La dame était montée comme d’habitude voir Liberata. Celle-ci l’accueillit avec une douce plainte:”Comment se fait-il madame Rosita que vous ayez ordonné de jeter au feu l’image que nos vieux ont beaucoup vénéré et qui inspire encore tant de vénération ?”. La dame en fut très étonnée. La malade ne pouvait connaître un tel détail de sa maison.

 

Elle courut tout de suite à la maison pour annuler l’ordre. Grâce à Liberata la sainte image fut conservée, et encore aujourd’hui elle fait l’objet de vénération.

 

Un autre fait étonnant fut le suivant. En 1841, eut lieu à Madrid une procession solennelle. Elle la décrit avec beaucoup de détails. Quelqu’un voulut vérifier et il se trouva qu’il en fut vraiment ainsi. Dans la même année, elle raconta une célébration dans la basilique Saint Pierre à Rome, en disant les noms des cardinaux présents et même en décrivant les habits qu’ils portaient.

 

Liberata prédit les faits terribles de la guerre civile. Les religieux carmes et leur couvent furent sauvés grâce à la prière et aux indications de Liberata. En effet, elle les prévint que les rebelles approchaient de Olot. Les religieux emmenèrent de l’église et du couvent tout ce qu’ils purent emporter et se réfugièrent dans des maisons privées. Les révolutionnaires arrivèrent mais ne trouvant rien ni personne, ils passèrent outre sans causer de dégâts, ni à l’église, ni au couvent.

 

La même chose se répéta durant les persécutions de 1841, prédisant la passion de l’Espagne catholique, l’exil des évêques, l’exclaustration des religieux et les violences faites aux prêtres qui refusèrent de signer les décrets iniques.

 

Liberata s’offrait sans cesse pour le salut de l’Espagne. “Seigneur broie-moi, disait-elle, comme le sel, mouds-moi comme le blé par toute sorte de souffrance, mais ne permets pas une telle disgrâce à la pauvre Espagne.”

 

 

 

Vers la mort

 

Les derniers 42 mois de vie furent pour Liberata ce qu’avait été pour le diacre Laurent le martyre de quelques heures sur les flammes de sa passion. A l’unanimité, les médecins affirment que ses derniers trois ans et demi furent une continuelle agonie: il était impossible qu’une constitution ordinaire puisse survivre aussi longtemps à des attaques si violents.

 

Dans les derniers temps, le médecins qui la visitaient la trouvèrent toute remplie de plaies de la tête aux pieds, le os lui sortant dans plusieurs parties. C’était un vrai miracle qu’en tout ce temps, elle n’ait pas développé de gangrène. Plus étonnant encore était l’absence totale de mauvaise odeur, malgré sa maladie, sa transpiration et l’impossibilité de la changer, dans une chambre toujours fermée. Au contraire, plusieurs témoins affirmèrent que dans leurs visites ils perçurent une senteur, une sorte de parfum que personne ne put jamais expliquer.

 

Au milieu de toutes ses souffrances, Liberata n’exprima pas le désir de mourir, elle était toute abandonnée à la volonté de Dieu, elle souhaitait plutôt vivre encore pour offrir à Dieu sa souffrance pour les pécheurs. Si elle venait à mourir, elle n’aurait pu offrir à Dieu ce qu’elle avait de plus précieux.

 

Son martyr, ce fut donc un duel de générosité entre le ciel et la terre. En cela, Liberata était plus proche de Marie Madeleine de’ Pazzi qui voulait “souffrir sans mourir” qu’à Thérèse de Jésus dont la devise était “ou souffrir ou mourir”.

 

Elle offrait ses souffrances pour les pécheurs et pour l’Espagne. Un jour, dans une de ses extases, le Seigneur lui dit:”Pourquoi t’intéresses-tu tellement à ces malheureux? Ne vois-tu combien ils sont ingrats? Les puissants de la terre ont des serviteurs qui leur obéissent avec promptitude; quant à moi, qui d’entre eux cherche à m’obéir et à me servir? Laisse-les donc en paix!”

 

Liberata fut peinée par ces paroles, mais elle insistait auprès du Seigneur, avec plus de confiance en disant:”Seigneur, ne regarde pas leurs actions ni leur conduite! Regarde-moi et souviens-toi que tu es Père de miséricorde. Envoie sur moi les châtiments qu’ils méritent, mais daigne leur accorder ton pardon.”

 

La mort

 

Le grand jour de sa libération approchait. Lors d’une visite de la Vierge, elle reçut la révélation du jour de sa mort: le 21 juin 1842. Deux jours avant, elle reçut le viatique et l’onction des malades. Elle demanda à ses soeurs de l’habiller avec l’habit saint de la Mère du Carmel qu’elle tenait prêt, dont lui avait fait cadeau une bonne dame, afin qu’on ne la touche plus une fois morte, et puis que personne ne monte plus lui rendre visite, sinon le confesseur.

 

Au moment de l’agonie, le P. Masmitjà fait la recommandation de son âme et le 21 juin, vers trois heures du matin, son esprit revenait à Celui qui l’avait créé. Son corps reprit une étonnante beauté, son visage, ses couleurs, sa peau devint claire comme l’albâtre, ses yeux scintillaient comme deux étoiles. Personne ne ressentait de la crainte devant ce cadavre.

 

Un témoin oculaire affirme:”Après sa mort, des milliers de personnes la visitèrent et s’arrêtèrent près de la morte.

 

Tout le monde assurait qu’on ne sentit pas de mauvaise odeur durant les quarante heures qu’elle resta exposée avant la sépulture, malgré que tous les médecins affirmaient que ceux qui meurent de cette maladie, après peu d’heures diffusent une odeur insupportable”.

 

La nouvelle de sa mort se répandit rapidement partout et avec un mouvement spontané une très grande foule se rassembla près de la maison de Liberata. Tout le monde voulait voir “la sainte”. A cause de cette foule on prévint la police qui vint maintenir l’ordre, car on craignait des désordres.

 

De trois heures jusqu’à 11 heures et demi du 21 et de cinq heures et demi du jour suivant jusqu’au départ du cortège funèbre pour l’église toute la maison fut pleine de monde. Malgré toute cette foule on ne constata aucun accident.

 

L’accompagnement du cercueil de la maison à l’église fut une véritable procession. Plusieurs filles des meilleures familles demandèrent le privilège de porter sur les épaules le corps de “la sainte”. La chose était inhabituelle, car cette tâche n’avait jamais été confiée à des femmes. Ce désir fut exaucé et toutes celles qui avaient été choisies, habillées de la même manière, avec grande dévotion, accomplirent ce devoir.

 

De nombreux prêtres de la ville et des alentours participèrent à ces funérailles, qui eurent lieu dans l’Eglise de la Vierge de Tura, devant l’autel de Notre Dame du Mont Carmel, comme l’avait indiqué Liberata elle-même, l’église des Carmes ne pouvant être utilisée, car fermée à cause de la révolution.

 

Pauvre dans sa vie, Liberata fut pauvre aussi dans sa mort. Une dame pieuse offrit une niche dans laquelle fut ensevelie Liberata, l’autorité ecclésiastique ne pouvant adhérer au désir du peuple de l’ensevelir dans une église, à cause des lois civiles.

 

 

 

Vers la gloire

 

En 1847, on autorisa la translation de ses restes dans une autre niche, parce que la première, à cause des infiltrations d’eau, s’était révélée peu adaptée.

 

Après sa mort, de nombreux témoignages de faits miraculeux furent enregistrés, surtout des guérisons de malades sans plus aucun espoir dans les seuls moyens ordinaires.

 

Le pape Grégoire XVI, qui vint à connaître l’histoire de Liberata, souhaitait la béatifier avec Gemma Galgani. Mais les démarches du procès ne furent pas régulièrement mises en oeuvre.

 

Le fils du médecin Gelabert, nourrissait une véritable dévotion pour Liberata, l’ayant souvent visitée avec son père. Après sa mort, il acheta la maison dans laquelle Liberata avait vécu et était morte. Il la transforma en un oratoire, y conservant les souvenirs de la vénérable. Il fit une sorte de reliquaire qu’il portait souvent aux malades.

 

En 1889, ses restes furent transférés dans la crypte du nouveau cimetière de la ville, et à ses côtés furent ensevelies ses soeurs.

 

La renommée de sa sainteté se répandit rapidement, surtout en Catalogne. Dans son sceaux, le mouvement d’action catholique des jeunes de Barcelone avait gravé l’image de Liberata à côté de celle de Thérèse de Lisieux, les ayant choisies comme modèles de vie pour la jeunesse chrétienne.

 

En 1942, au premier centenaire de la mort, eurent lieu de grandes fêtes et célébrations en l’honneur de la vénérable; ce fut le début officiel de la cause de béatification, toujours en cours.